Petite histoire du désir au féminin. Des bases érotiques de la domination masculine.

Suzanne Ginestet-Delbreil – Petite histoire du désir au féminin. Des bases érotiques de la domination masculine.

Edition Campagne Première, 2020

Article paru dans QUINZAINES n° 1229, septembre 2020

Si vous êtes lecteur de textes de psychanalyse et que vous êtes agacés par des formulations freudiennes telles que : la sexualité masculine est active et le féminin en est l’objet passif ; le désir féminin est orienté par l’envie du pénis, qui se sublime dans le désir d’avoir un enfant du père…, alors ce livre de SGD pourrait vous intéresser.

Si vous fréquentez les auteurs lacaniens et que vous êtes perplexes devant des énoncés tels que : le phallus est le signifiant du manque pour les deux sexes ; le père porteur de la loi symbolique sépare l’enfant de sa mère ; ou encore : l’entrée dans le langage est un traumatisme et tout traumatisme comporte une jouissance du sujet, alors ce livre aussi devrait retenir votre attention.

Et si vous suivez les débats actuels sur la place des femmes dans la société, sur les rapports hommes – femmes, sur les violences faites aux femmes, ce livre aussi pourrait élargir votre horizon de pensée.

En effet, les questions traitées par l’auteur de ce livre sont les suivantes : qu’en est-il du désir des femmes ? comment s’énonce-t-il, se manifeste-t-il ? A-t-il été reconnu dans différentes sociétés au cours de l’histoire ? Quel en est l’objet, et surtout quelle en est l’origine ? quels concepts ont été produits pour en parler, notamment par les psychanalystes ? Et que se joue-t-il aujourd’hui dans la violence des rapports hommes – femmes ?

 

Les femmes désirent dans l’ordre de la pensée

Le cœur du livre de SGD est relatif aux controverses entre psychanalystes quant à la découverte de leurs corps par les filles et à la manière dont elles parlent de leur sexualité. Le premier débat se déroule entre Freud et Jones dans les années 1920 et 1930. Psychanalyste anglais, Jones s’appuie sur ce qu’il entend des femmes en analyse avec lui, dont des homosexuelles, pour contester les formulations freudiennes. Selon lui, les femmes ont très tôt conscience de l’existence de leur vagin et clitoris, et leur désir sexuel n’est pas organisé autour de l’envie du pénis.

Mais, dans ces débats, écrit SGD, ‘on est toujours dans l’anatomie. Même si Jones et quelques analystes ont tenté de faire d’une femme un être humain en soi, le phallus reste associé au pénis et l’absence de ce dernier représente le manque qui affecte les femmes et les rend tributaires de ce phallus pour avoir accès au logos et à la dimension de sujet. » (p. 48) L’auteur estime que la théorisation de Jones gomme l’essentiel de la pensée freudienne originelle : « le désir chez une femme est d’ordre psychique, il est de l’ordre de la pensée, certes refoulée, alors même qu’il peut se manifester par une somatisation. C’est bien là le scandale qu’a été la découverte de la psychanalyse. Les femmes désirent non pas depuis leur utérus mais dans l’ordre de la pensée. » (p. 43)

 

Le phallocentrisme de Lacan

En s’appuyant sur la linguistique de de Saussure, Lacan permet de dépasser les impasses de la première controverse : pour lui, le corps est dénaturé par la parole et en se construisant comme névrosé, le sujet trouve un espace psychique dans l’écart métaphorique, base du manque-à-être de tous les êtres humains. Mais, selon SGD, Lacan reste aussi prisonnier d’une vision phallocentrique, puisqu’il propose le concept de jouissance phallique pour dire le premier temps de l’entrée dans le langage et celui de Nom-du-Père pour penser la différence entre psychose et névrose. SGD questionne : pourquoi retient –il le Nom-du-Père et non pas simplement le Nom ?

Par ce type de propositions de Lacan, sont gommés les apports de psychanalystes femmes qui commençaient à formuler une autre approche du féminin. C’est ce que SGD nomme la nouvelle controverse entre Lacan et Montrelay au début des années 1970. Pour SGD, le propos de Michèle  Montrelay (dont les travaux se poursuivent aujourd’hui) « vise à définir la castration autrement que celle classique fondée sur un manque anatomique, et à partir de là, à faire de la jouissance dite féminine une opération symbolique ». (p. 66)

Le parallèle peut être fait avec les apports de Françoise Dolto. Dans le séminaire La relation d’objet du 05 décembre 1956, on assiste à un commentaire de Lacan sur une intervention de F. Dolto, la veille, sur l’image du corps. Lacan rappelle que F. Dolto a remarqué que « ne deviennent phobiques que les enfants de l’un et de l’autre sexe dont la mère se trouve avoir eu à supporter un trouble dans la relation objectale qui la liait à son parent – à elle, la mère – du sexe opposé. » (Seuil, p. 56).  Mais quand il dessine un schéma relatif à la relation mère-enfant, c’est le Phallus que Lacan met comme élément tiers entre eux. Ce faisant, il gomme l’axe vertical de la lignée que mentionnait F. Dolto.  Il escamote la métaphore paternelle, écrit SGD

Ces controverses ont eu des effets importants. D’une part, selon SGD, qui a connu l’époque des séminaires de Lacan, l’une des sources de la dissolution de l’EFP en 1981 est cette théorisation différente du sexuel féminin. D’autre part, dans la clinique décrite par de nombreux analystes d’aujourd’hui, on observe fréquemment une absence totale de référence à ce qui se joue du côté des femmes sur plusieurs générations et de la transmission symbolique et du réel du corps et du trauma.

 

Jouissance et traumatisme

Et SGD propose aussi une élaboration originale du concept de jouissance. Elle s’attache à le déconnecter des notions d’effacement ou de disparition du sujet. Dans un traumatisme grave, il se produit certes un effacement du sujet, à tel point qu’il peut ne plus ressentir ce qui se passe dans son corps. Un moment de disparition apparaît aussi dans l’orgasme, mais ce qui y fait jouissance, selon elle, c’est le partage entre amoureux des mots et des sensations corporelles après un temps de disparition, après la petite mort. Quelque chose de la jouissance de l’un des partenaires amoureux se dépose et s’inscrit alors chez l’autre.

C’est ce temps de partage, ce nouage des jouissances, qui fait défaut dans les traumatismes. L’auteur critique par-là l’usage abusif de ce terme de jouissance dans les textes lacaniens, quel que soit l’adjectif dont on l’affuble : jouissance autre, jouissance de l’autre, jouissance phallique, jouissance pas-toute, etc. Cette élaboration de SGD nous paraît précieuse pour penser la clinique des situations extrêmes : viols, violences physiques, tentatives de suicide, automutilations, conduites addictives à risques…. L’enjeu pour le clinicien est d’être présent auprès du patient afin de tricoter ensemble, par des signifiants et lettres, quelque chose qui se rapporte à ce troisième temps de partage. C’est-à-dire : créer du refoulement.

Par ailleurs, le livre de SGD commence par un parcours historique sur les différentes manières de faire et de dire le rapport des femmes à la parole, au savoir, et à leur jouissance. Et il se termine par des remarques stimulantes sur l’actualité des combats féministes, issues de son élaboration précédente. Pour elle, on assiste dans la société, à une dégradation du champ érotique, ce qu’elle met en rapport avec la dé-métaphorisation de la langue issue des tragédies humaines du siècle passé. Et, avec ses outrances langagières, le combat féministe aujourd’hui n’échappe pas à cette tendance.

JYB