A tout âge, on peut grandir (I)

‘A TOUT AGE, ON PEUT GRANDIR…’.

Trame de l’intervention de JY Broudic, psychanalyste[1], à la journée d’étude des professionnels de l’association Beauvallon (Protection de l’enfance), à St Brieuc, le 3 décembre 2019.

‘L’inconscient ne connait pas le temps.’ Freud

On a tous les âges à chaque instant’ G. Groddeck, Le livre du ça.

Introduction : Le titre est une phrase d’un analysant âgé, aujourd’hui décédé. On peut grandir tout au long de la vie, ce qui peut se traduire socialement par une évolution positive sur le plan matériel et immatériel : le plan des valeurs, de la culture, des connaissances, etc.

Mais sur le plan psychique ? Que peut signifier ‘grandir’ ?  Freud note dans  ‘Le Moi et le ça’ : une psychanalyse a pour perspective un accroissement du désir, du désir inconscient, donc une réduction des entraves à ce désir, des angoisses et conflits psychiques. Cela désigne un conflit permanent entre des forces antagonistes : la pulsion de vie / la pulsion de mort.

Donc grandir serait une réduction des forces mortifères qui limitent l’épanouissement personnel, qui empêchent l’accès à son désir (au sens de désir inconscient), où on assume son ‘destin’ : faire quelque chose de sa vie, sans être balloté par des forces qu’on ne maîtrise aucunement. ‘Grandir’ ici fait penser aux usagers, aux jeunes dont vous vous occupez et à leurs familles. Mais il a pour visée également les professionnels : d’une année à l’autre, tel poste de travail, telle intervention, telle rencontre avec des jeunes permettent-ils aussi de ‘grandir’ ? (Cf. vignette : ’Vous avez vu, on évolue tous !’ dit une jeune à une professionnelle). Et autre vignette : ‘Ca me fait grandir !’)

Plusieurs parties dans cette intervention, avec des éléments sur :

Les forces de vie / les forces mortifères .

La reconnaissance du négatif.

La question sexuelle et l’angoisse de disparition.

Le réel de l’histoire

La psychose

Les relations professionnels – usagers.

De l’indésirable ou du désir ?

 

I-                 Forces mortifères / forces de vie.

Il est souvent écrit que l’Œdipe est dépassé, du fait que le patriarcat est critiqué et un peu dépassé. Mais l’Œdipe c’est aussi la loi de la prohibition de l’inceste, la nécessité de quitter mère et père pour aller faire sa vie ailleurs, le retour impossible vers l’origine maternelle. ‘Vivre c’est perdre !’, cad accepter de quitter la place que l’on occupait avec une certaine jouissance pour occuper une nouvelle place que l’on ne connaît pas.

Ce mouvement peut être entravé pour certains sujets qui ne trouvent pas dans leur entourage, dans leur famille, des supports nécessaires pour ‘grandir’, ou qui sont précocement confrontés à du réel traumatique. (cf. vignette Dorian : englué dans des relations familiales délétères’).

Sur le plan social et judiciaire on peut parler victimes et bourreaux ou coupables. Mais sur le plan psychique, les choses se présentent différemment. Françoise Dolto rappelait à des enfants ou adolescents dont la famille était maltraitante que, s’ils étaient là vivants aujourd’hui, c’est que chez eux les forces de vie étaient supérieures aux forces de mort et elles avaient pour origine la rencontre amoureuse et sexuelle de leur père et mère. (‘Un enfant peut mourir si on ne lui a pas donné sa scène primitive et donc sa fierté d’être au monde.’ Séminaire de psychanalyse d’enfant, tome 1, Points Seuil, p. 18) (Cf. vignette : ‘Pourquoi tu m’as créé ?’, dit un jeune à son père ou à sa mère.)

 

II-               La reconnaissance du négatif.

La négation est à la base de la pensée (Freud, texte : La dénégation).

Les jeunes sont souvent dans l’opposition, le refus, la négation, avec des comportements a-sociaux ou délinquants. Même dans ces actes-là, la reconnaissance de l’autonomie du sujet (‘félicitations pour ton action !’) doit passer avant la condamnation de l’acte transgressif. Ainsi une jeune fille anorexique, sauvée in extrémis après absorption de médicaments, dit encore : ‘je voulais, je veux mourir’. Ces phrases attendent réponse non pas seulement sur le verbe ‘mourir’ mais sur le ‘je veux’, sujet et verbe, où elle s’affirme et attend une reconnaissance subjective qui a fait défaut dans sa famille (Question sous-jacente : ‘que se passe-t-il chez mon père et chez ma mère, si je disparais, si je ne suis plus là ? ‘ Question qui s’adresse parfois à des professionnels, quand les parents sont ‘immarquables’.)

 

III-              Angoisse de castration / angoisse de disparition.

A l’adolescence les jeunes sont confrontés à la question sexuelle : affirmation de son identité sexuelle (homme – femme) et de ses choix d’objet sexuel (hétéro ou homo-sexualité). Cette question est théorisée par la psychanalyse autour de l’angoisse de castration. Mais est souvent gommée l’angoisse de mort, source pourtant de nombreux troubles et symptômes.

Je parle pour ma part d’angoisse de disparition plutôt que d’angoisse de mort. Je la présente à partir du ‘point de capiton’ : c’est la fin de l’énoncé qui structure la phrase dans son ensemble (exemple : les participes passés des verbes allemands sont toujours en fin de phrase). Quand on parle, on fait inconsciemment en permanence des allers-retours entre le début de la phrase, ce qu’on dit, et sa fin, la chute finale. Lacan a nommé cette propriété le point de capiton (dans le séminaire : Les structures freudiennes des psychoses).

On peut considérer la mort comme point de capiton de la vie, comme la fin d’un bon film ou d’un bon roman. Chaque sujet fait en permanence inconsciemment des allers-retours similaires entre sa naissance et sa mort future. (La pulsion de mort est liée à la pulsion de vie.) Le sujet a pris conscience très tôt de sa finitude, de sa mort future, de son inscription dans la chaîne des générations dont il est issu, de sa filiation et généalogie. Cette pensée, inconsciente, peut évidemment être source d’angoisse ; beaucoup d’enfants en bas âge, très tranquilles, se mettent à pleurer le soir et la nuit, entre un et trois ans : prise de conscience de leur solitude, de leur isolement par rapport au couple parental (ils n’ont pas peur et ils dorment à deux, alors que moi qui ait peur, je dors seul !), et de leur mortalité potentielle.

Cette pensée renvoie au vide, au néant, à la séparation d’avec l’origine maternelle …. Un névrosé a traversé sans trop d’embuches ce vide, cette ‘mort subjective’ (Lacan) ; mais dans la psychose, cette traversée n’a pas pu se faire. D’où des passages à l’acte, des accidents, des shots toxiques, des tentatives de suicide : situations où l’on frôle la mort, non pas pour disparaitre, mais pour en renaître…(Cf. vignette : la jeune qui se scarifie après une situation où elle dit :’c’est comme si je n’existais pas’.)

Certains comportements agressifs des jeunes sont liés à cette angoisse, notamment du fait de traumatismes dans les familles.

 

IV-             Le réel de l’histoire.

On peut regarder les délirants, les fous, les marginaux, les personnes en errance comme des témoins des traumas du passé (et du présent), à l’échelle de la société et à l’échelle de leur famille. Chaque être humain a à faire avec du réel, avec du trauma, de l’impossible à penser, avec le réel du corps et de la pulsion sexuelle. Mais ce réel du corps est articulé de façon spécifique au réel de l’histoire.

L’angoisse est le point commun à ces situations, après le vécu de traumas. L’angoisse comme liant, consistant, substance des liens sociaux, comme lien entre les générations, dans les familles. Proposition de définition de l’angoisse : un transfert du psychique au somatique, cad : des manifestations corporelles désagréables ou insupportables face à ce qui est impensable…

L’angoisse peut résulter de conflits psychiques inconscients liés à la question sexuelle, mais aussi d’une histoire personnelle ou familiale ou générationnelle tragique ou traumatique…L’alcool et le toxique et le suicide sont une réponse à l’angoisse.

Quelques références :

. Dans mon livre : Suicide et Alcoolisme en Bretagne au XXème siècle. Histoire – Sociologie – Psychanalyse (Edition Apogée, Rennes, 2008), j’ai montré le rapport entre la situation particulière de la Bretagne et du département des Côtes-d’Armor concernant la Guerre de 1914 et aussi les activités de pêche et l’importance de l’alcoolisme et du suicide dans nos régions.

. Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière : Histoire et trauma. La folie des guerres. (Stock)

. Suzanne Ginestet-Delbreil : La terreur de penser. Sur les effets transgénérationnels du trauma. (Edition Diabase)

. Suzanne Ginestet-Delbreil et Jean-Yves Broudic : Mémoire et transmission. Edition Campagne Première, 2015

 

V-              Sur la psychose

 

Même si elle peut être critiquée et dépassée, la distinction entre névrose et psychose est décisive. Les concepts de Freud (refoulement, déni, forclusion) et de Lacan sont intéressants pour cela. La psychose se traduit par des difficultés à être dans des liens sociaux ordinaires, qui supposent le don et contre-don, la réciprocité, le partage du manque, de la perte, du vide… Dans la psychose, on peut parler d’une prépondérance de l’Imaginaire : identification à des personnages de fiction, collage fusionnel à des professionnels, risques de tension ou d’agressivité dans les relations duelles. Et on parle de forclusion du Symbolique ; le Symbolique renvoie à la représentation de l’absence, du manque : de la mort, et de différence sexuelle.

 

De nombreux auteurs ont démontré que la psychose se construit sur trois générations : Lacan, Dolto, Ginestet-Delbreil, Davoine et Gaudillière…

 

L’intérêt de ces catégories de psychose / névrose / perversion doit être d’ouvrir la réflexion, de proposer des hypothèses en évitant toute catégorisation hâtive. La perspective d’une hypothèse de psychose c’est d’inviter les professionnels à se mettre au travail de façon différente (remise en cause de la notion de projet pour ces jeunes par exemple.)

 

VI-             Les relations professionnels  – usagers.

Le lien professionnels – jeunes peut venir faire suppléance aux liens fragiles par ailleurs, peut servir de béquille. De plus, les professionnels peuvent être investis de façon démesurée, dans une relation transférentielle qui les conduit à un dilemme : ne pas y succomber et ne pas rejeter la personne. Inversement, des éducateurs peuvent aussi surinvestir affectivement et inconsciemment certains jeunes. Chacun convient qu’une part de lui, de son être, est engagée dans ce travail. La question est de voir un peu plus clair dans cette part, pour ne pas en être totalement le jouet. Le concept de transfert peut être utile pour cela : le transfert ne mobilise pas que l’actuel de la relation, mais renvoie aussi à l’histoire subjective, inconsciente, passée, du rapport du sujet à l’autre.

 

VII-            Des liens réels

L’un des enjeux d’une prise en charge institutionnelle de publics en difficulté est d’éviter que l’angoisse mortifère ne domine les rapports humains. L’angoisse est de la non-pensée, elle se manifeste par des sensations corporelles spécifiques à chacun, notamment dans des situations où l’on est objet de l’autre et non sujet, a-fortiori quand on est menacé dans son être ou dans son existence. L’angoisse se diffuse, certaines personnes généreuses la distribuent généreusement autour d’elles, elle peut devenir la consistance principale d’un lien social. C’est pourquoi en institution, penser les affects que vivent les professionnels est inséparable d’une pensée collective sur les évènements qui s’y déroulent.

 

Ces liens sur la scène du travail social et du soin sont un écho de l’angoisse de certains liens familiaux et sociaux, des liens réels qui ont pour origine les traumas vécus dans les familles et dans les générations précédentes.

 

VIII-          De l’indésirable ou du désir ?

Dans les services et établissements aussi, il est question de désir, désir d’être ensemble pour travailler, désir d’avoir une bonne relation avec les personnes dont on s’occupe, liens qui génèrent des ‘liaisons de sentiment’ que Freud nomme ‘transfert’. Les RBPP, recommandations de bonnes pratiques, n’en disent rien ou si peu.  Absence de la notion de relation clinique ou d’espaces cliniques dans ces documents, par contre promotion du comportementalisme….

L’accueil de l’angoisse mortifère, sa transformation en pensée, en pensée collective nécessitent du de temps pour penser, des temps informels, des réunions cliniques, de supervision et d’analyses des pratiques. Et des références théoriques.

Au lieu du recueil d’évènements indésirables que les institutions sont invitées à recueillir, je propose que les professionnels procèdent à des recueils d’évènements où du désir est en jeu, et qu’ils les adressent à leurs responsables directeurs et gestionnaires ainsi qu’à leur administration de tutelle (ARS). Cf. présentation qui se termine par la question : ‘Quelle joie trouvons-nous dans notre travail ?’

Exemple dans ce registre : dans un EHPAD, une femme à l’article de la mort réclame qu’on lui joue de la musique…dans sa chambre. Un membre du personnel administratif est sollicité parce qu’il est musicien et il apporte son violon et jouera plusieurs fois. Mais il recevra pour cela un blâme de sa direction pour ‘abandon de poste’ !!!

Référence : Jean-Yves Broudic,  Les bonnes pratiques à l’épreuve des faits. Du désir dans le soin et le travail social. Editions Erès, 2018

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[1] 5, rue Mancel LORIENT. Tel 06 86 41 69 11. Site : jeanyvesbroudic-psychanalse.fr