Violences

VIOLENCES
Texte paru dans Al lizher, bulletin interne de l’EPB, en 2007

Mr. N. est un jeune homme qui se présente à son analyste comme « un petit délinquant », connu et reconnu comme tel dans son quartier, dénomination qui lui donne une certaine notoriété. « Il aimerait changer, mais tout, autour de lui, le pousse à continuer ses actes répréhensibles ». Il raconte régulièrement ses méfaits en séance en disant : « C’est mal, hein ! », propos sur lesquels l’analyste clôt généralement l’entretien. Un jour, il vient raconter qu’il a volé, avec des amis, une voiture de son quartier pour l’abandonner quelques rues plus loin. « Ca y est ! vous êtes grand ! » lui rétorque l’analyste en arrêtant la séance. Au rendez-vous suivant, ce jeune homme arrive « correctement habillé, parlant plus lentement et surtout sans la prononciation hachée qui a cours dans les banlieues, il m’avoua qu’il ne voulait pas être un « grand délinquant ». Jusque-là, le terme de « petit » avait un effet réducteur sur les fautes commises ». A partir de là, les pratiques de délinquance cessent, « la délinquance ne fait plus pour lui lien  communautaire ».

 
Cette vignette[1] met bien en évidence que les enjeux relatifs aux « violences urbaines » ne portent pas uniquement sur des aspects économiques et sociaux, urbains, éducatifs ou scolaires…. Si ces dimensions sont présentes, se pose avant tout, pour les personnes concernées, la question inconsciente du « passage  adolescent », de l’abandon des modes d’identification infantiles ou pré-adolescents et des choix propres à chaque sujet de nouveaux supports identitaires en tant qu’homme ou femme. Ce qui a fait acte pour ce jeune homme en analyse, c’est qu’il a été entendu, non pas sur le fait d’avouer incivilités et larcins, mais dans son désir de devenir homme, d’affirmer sa virilité, détenteur d’une certaine puissance phallique.
 
Ce que révèlent alors les « violences urbaines » récentes, ce n’est pas « l’ensauvagement » d’une partie de la jeunesse, mais la « défaillance symbolique »[2] des personnes qui les entourent, celle des institutions et des professionnels qui les composent, sensés prendre le relais des familles qui n’ont pu assurer un tel passage.
 
La psychanalyse apprend que la violence pulsionnelle existe au cœur de tout homme, qu’elle se régule et est sublimée au travers des processus de refoulement organisés autour d’un axe dénommé Phallus par Jacques Lacan. L’accès à la parole, l’entrée par le langage dans l’ordre symbolique, sont également des processus de violence puisqu’ils nécessitent de la part de chacun une perte de jouissance.
 
Le « travail » sur la violence ne peut donc être laissé aux seules mains de la police, de la justice, des médias et des « délinquants ». Il en va de la responsabilité de chacun, en tant que professionnel ou citoyen, afin que la défaillance symbolique actuelle ne devienne catastrophe.
 



[1] Extraite de l’article du psychanalyste Yves BRITIN  : « L’Autre singulier », in « Les Cahiers de l’ACTIF », n° 342 / 343, 2004
[2] Jean-Marie FORGET : « Le défaut de reconnaissance de la structure de la parole de l’adolescent est corrélé à ce qui défaille dans la structure symbolique de son interlocuteur. L’autre se trouve sollicité dans la propre structure symbolique par l’adresse de l’adolescent. (…) C’est ce qui fait de l’adolescence un temps de révélation de la défaillance de la structure symbolique de l’autre, du proche, alors que l’enfance laisse le sujet sous l’incidence des impératifs de l’apprentissage. L’adolescent cherche désormais à compter, non sur l’adulte même, mais sur la structure de la subjectivité de celui-ci pour s’autoriser à trouver sa propre assise. » :
 « L’adolescent face à ses actes… et aux autres. Une clinique de d’acte ». Editions Erès, 2005, page 74-75.