La reconnaissance … de l’inconscient.

ARTICLE PARU DANS LA REVUE HOPPALA ! N° 33, févier-mai 2010
(article modifié par rapport à la publication initiale)
Le monde d’Ali est un livre publié en 2004 où Ali Magoudi raconte quelques pans de son parcours de vie[1] : né à Paris en 1948 d’une mère catholique polonaise et d’un père algérien musulman, élevé en polonais, il est un élève « fainéant et médiocre » durant ses études secondaires mais se met à travailler et réussir quand il entreprend des études de médecine qu’il termine en choisissant la chirurgie réparatrice cervico-faciale qu’il pratique pendant quelques années…jusqu’à ce que, à l’issue d’un stage sur la chirurgie microvasculaire au Japon, il se dit qu’il n’a pas fait douze ans d’études pour se transformer en machine Singer c’est-à-dire en bon chirurgien routinier, et il décide alors d’entreprendre une analyse, ce qui va transformer totalement sa vie.
Il existe d’autres récits de parcours analytiques[2], qui ont quelques points communs, à savoir : la description d’un parcours de vie ‘ordinaire’, le repérage de quelques hiatus, problèmes ou difficultés dans une vie d’adulte, le récit de divers points de repères biographiques, les hésitations quant à la décision d’entreprendre une analyse (ça va durer longtemps ? ça coûte cher ? ça peut rompre les quelques points d’équilibre de ma vie… ?…), les circonstances du choix de son analyste et … l’étonnement de découvrir la force de la logique inconsciente (avec sa double face : celle de l’angoisse ou du tragique et celle du plaisir et de la surprise) et les bouleversements induits dans une trajectoire de vie, personnelle et professionnelle, dans ses relations aux autres, dans une manière d’être au monde.
Dans ces récits d’analyse, on peut souligner deux autres points de passage très fréquents si ce n’est obligés : le premier tourne autour de l’affirmation d’un certain déterminisme social et familial. Si je suis comme je suis, si je suis confronté à telle difficulté, si je souffre de tel symptôme, si je rencontre telle inhibition ou si je vis régulièrement tel moment d’angoisse, c’est que, se dit l’analysant débutant, j’ai eu telle éducation dans mon milieu social, c’est que mes parents avaient tel défaut, c’est qu’ils ne s’entendaient pas ou qu’ils ont divorcé, ou encore c’est que j’ai vécu tel ‘traumatisme’…En d’autres termes, j’ai été ‘victime’ ou objet de processus qui me dépassaient, j’ai été un pion dans des parcours qui m’étaient extérieurs. Mais cette position d’extériorité ne tient pas dans un parcours analytique sérieux : ce ne sont pas les autres qui sont responsables de ce qui m’arrive, ce n’est pas leur responsabilité qui peut être toujours invoquée ou qui peut faire l’objet d’une demande de reconnaissance. La psychanalyse postule toujours la responsabilité de chacun dans ce qui lui arrive, quand bien même chaque vie est marquée par une logique signifiante inconsciente. Après une étape de demande de reconnaissance d’un certain préjudice subi, viendra donc une exploration de la place inconsciente occupée par le sujet dans son histoire.
Une autre étape de ces parcours d’analyse est la rencontre avec l’Histoire : une cure analytique n’est pas un lieu coupé du monde extérieur, du social contemporain ou passé. Une personne en analyse  parlera de l’histoire de sa famille, liée évidemment à la grande Histoire, avec une grande hache, disait G. Pérec. Une psychanalyse est une tentative de démêler les multiples fils qui ont conduit à son existence en tant qu’être humain spécifique, à partir de la rencontre amoureuse d’un homme et d’une femme (la fameuse scène originaire freudienne, scène d’amour irreprésentable dont chacun est issu), eux-mêmes inscrits dans une filiation et dans une société. Cette exploration intime est donc aussi révélatrice de certaines mutations sociales. Dans le cas d’Ali Magoudi, sa psychanalyse le conduit à tenter de comprendre les circonstances de la rencontre de son père et de sa mère dans une ville dévastée de la Pologne de 1945, et, à défaut de raconter la vie de son père, à écrire sur Mitterand, Chirac, Le Pen[3], ainsi que sur l’œuvre majeure de G. Pérec (La Disparition) pour « repérer les effets de l’Histoire sur le sujet de l’inconscient ».
(…)
Pour ma part,  mon analyse aura abouti à divers remaniements subjectifs, à des changements dans mon parcours de vie.  Il a abouti également à une réflexion sur la société contemporaine bretonne et sur deux de ses fléaux, le suicide et l’alcoolisme, en posant l’hypothèse qu’ils avaient un lien avec le vécu traumatique rencontré par les populations bretonnes lors de la première guerre mondiale[5]. Ce travail peut se résumer de la façon suivante : ce qui a été exclu du symbolique à une génération peut réapparaître dans le réel dans les suivantes. Les actes suicidaires ou l’alcoolisme massif ne peuvent se comprendre sans l’hypothèse de l’inconscient, sans la reconnaissance de processus psychiques inconscients à l’œuvre chez chacun, opérants entre générations ; sans la prise en compte de ces dimensions, sur ces questions, on est réduit à aligner des listes de variables descriptives[6] qui ne disent rien de la complexité de l’existence humaine et des processus qui conduisent certains à choisir de se donner la mort au lieu d’attendre tranquillement que l’Ankoù se présente à son heure.
Ce que l’on rencontre dans l’analyse est donc en lien étroit avec l’histoire et les rapports sociaux de son milieu et de son pays. Je n’aurais pu écrire cette réflexion sur les effets du trauma de la première guerre dans les générations suivantes sans en avoir découvert les effets inconscients chez moi. Et comme tout un chacun, ici, est concerné plus ou moins directement, dans ses relations familiales et sociales, par l’un des deux phénomènes étudiés (suicide ou alcoolisme), je constate aussi, au travers de retours de lecteurs, que ce que j’en ai perçu n’est pas qu’une affaire singulière.
Ce processus m’a donc conduit à jeter un autre regard sur ce pan de l’histoire bretonne objet de peu d’études jusqu’à présent[7], alors même qu’il était l’objet de polémiques, en montrant que si le nombre de Bretons décédés durant la guerre de 1914-1918 se situe autour de 150 000 (de l’avis de tous les historiens aujourd’hui), c’est sur la base de ce chiffre que l’on peut établir que la Bretagne est la région de France qui a été le plus atteinte par le trauma de la première guerre, ce qui lui confère une place singulière dans l’ensemble national, et notamment par rapport aux grandes zones urbaines de France et à la capitale. Le faux débat breton sur le nombre de victimes a masqué la réalité de la tragédie historique qu’a connue la population de la région.
C’est la mise en évidence de ce trauma qui m’a conduit à proposer également une autre lecture de la mutation linguistique régionale : le passage du breton au français se déroule de façon massive après la seconde guerre mondiale, c’est-à-dire qu’il est mis en acte par la génération des parents qui avaient vécu leur enfance dans la société en deuil et partiellement déstructurée de l’entre-deux-guerres. On peut donc faire l’hypothèse que cette mutation linguistique a pu correspondre au désir de nombreux Bretons d’effectuer un processus de détachement par rapport à un réel traumatique originel. Une nouvelle langue élargit en effet les possibilités de travail psychique par un jeu entre deux langues. Le changement de langue ne peut donc être présenté comme un traumatisme.
Il m’apparaît qu’a donc été à l’œuvre en Bretagne tout au long du XXe siècle une occultation d’un trauma historique, qui renvoie à des processus psychiques inconscients (déni et refoulement), articulés à différents facteurs sociaux, comme le désir de reconnaissance sociale visible dans la réussite scolaire et professionnelle dans de nombreux domaines ; ou l’absence de reconnaissance sociale de la langue bretonne limitant son usage et appropriation pour traduire le réel traumatique en création littéraire.
Mais si le repérage de processus psychiques inconscients permet de lire autrement la réalité sociale, une plus grande reconnaissance sociale aurait-elle été auparavant ou serait-elle aujourd’hui favorable à la mise en œuvre de processus psychiques réparateurs ? Je ne sais. En effet, d’une certaine façon, le trauma a été reconnu à l’époque collectivement et symboliquement, au travers de manifestations publiques, telles que l’érection de monuments aux morts dans chaque commune, le versement de pensions d’invalidité, etc., même s’il n’a pas été reconnu en tant qu’atteinte à la population bretonne de manière spécifique. Tandis que par ailleurs, l’inconscient ne se manifeste individuellement qu’au travers de symptômes, lapsus, rêves, angoisses, actes manqués, passages à l’acte, folies, déprimes, etc…c’est-à-dire qu’au travers de manifestations subjectives qui échappent au contrôle et à la prévision.
 
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[1] Editions Albin Michel, 2004. Le sous-titre du livre est : ‘Comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le Sentier…’
[2] Cf. notamment :
– Jean-Guy Godin : Jacques Lacan,  rue de Lille. Seuil.
– Gérard Haddad : Le jour où Lacan m’a adopté. Grasset.
– Pierre Rey : Une saison chez Lacan. Points Seuil
[3] Les Dits et non-dits de Jean-Marie Le Pen : enquête et psychanalyse (avec Pierre Jouve), La Découverte, 1988
[4] Diyezh, Editions Hor Yezh, 1993
[5] Suicide et alcoolisme en Bretagne au XX siècle. Sociologie-Histoire-Pyschanalyse. Editions Apogée, 2008
[6] Cf. les études de l’ORS (Observatoire régional de la santé Bretagne), dont celles récentes : Etude du phénomène suicidaire dans les pays de Guingamp et du Trégor Goëlo ;  Etude des tentatives de suicide prises en charge en court séjour. Septembre 2009. Site : www.orsbretagne.fr
[7] Cf. notre article : La première guerre mondiale en Bretagne : le déni du trauma, à paraître en 2009, revue Klask (Université de Haute Bretagne)