ETHIQUE ET ‘BONNES PRATIQUES’
‘Ethique’ rime avec ‘bonnes pratiques’. Mais dans la réalité du monde du soin et du travail social, qu’en est-il du lien entre un positionnement éthique des professionnels et le contenu des ‘Recommandations de bonnes pratiques’ de la HAS et l’ANESM ?Pour les soignants et les travailleurs sociaux, les enjeux se rapportent-ils aux modalités de fonctionnement d’une ‘instance éthique’, ou ne se posent-ils pas quotidiennement en termes de position subjective dans la relation avec les patients et usagers ?
Ethique et position subjective
Les questions éthiques se rencontrent– elles seulement à l’échelle collective du fait de l’évolution des mœurs et des techniques liées aux avancées scientifiques ? Se posent – elles seulement pour les membres de tel comité ad-hoc constitué au plan national ou dans un établissement de soins ou d’intervention sociale ?
Nous ne le pensons pas. Dans notre vie quotidienne, nous sommes régulièrement confronté à des situations nouvelles qui interrogent notre éthique personnelle, qui nous bousculent, qui nous affectent, du moins si l’on ne ferme pas les yeux sur ce qui se passe autour de nous et en nous.
Ainsi, on va à une réunion ou à un rendez-vous, on sait que l’on est en retard. Mais quand on y retourne quelques temps plus tard, a-t-on le souci de l’autre en étant à l’heure, ou répète-t-on négligemment le même retard ?
On marche dans les rues de la ville : on croise un homme silencieux plié sous une petite couverture un gobelet devant lui ; plus loin, une femme et un enfant en bas âge tendent la main : passe-t-on avec indifférence rejoindre des amis dans un bon restaurant ? Va-t-on, sans détourner le regard, au cinéma ou au théâtre assister à un spectacle qui parle de la dignité humaine ?
On est conscient du réchauffement climatique et des enjeux relatifs à l’environnement, mais continue-t-on à vivre de la même manière qu’il y a vingt ans ? Part – on régulièrement en vacances en avion sous les tropiques ? Va-t-on assister à des colloques professionnels à l’autre bout du monde dans un hôtel de luxe ?
On est installé dans une vie de famille avec deux beaux enfants qui commencent à prendre de l’autonomie. Mais contre toute attente, madame est enceinte. Va-t-on avoir recours à l’avortement ou garder cet être promesse d’un nouvel être humain ?
On a des enfants en bas âge, on a pour principe de les élever dans une ambiance autre que celle de son enfance, de ne les violenter nullement, mais là il faut prendre le train ou le bateau de 10 heures et la petite de sept ans refuse de s’habiller parce qu’elle ne trouve pas le pull qu’elle aime…! Accepte-t-on cela avec zénitude ou laisse –t-on éclater sa colère ?
Nos parents sont très âgés, le père a déjà été hospitalisé plusieurs semaines, il pourrait entrer dans une maison de retraite, mais il préfère revenir à son domicile auprès de son épouse pour la seconder : chacun des enfants a son point de vue à ce sujet, vont-ils pouvoir en parler calmement ou bien les affects vont-ils prendre le dessus et conduire à des déchirements dans la fratrie ?
Aucune réponse normée à ces diverses questions. Aucun ordre moral ne vient dire ce qu’il faut faire ou pas, dire ou pas. L’individualisme moderne confronte chaque sujet à de nouveaux exercices spirituels, au sens que donne à ce terme le psychanalyste Jean Allouch à la suite de Michel Foucault, à des situations où le sujet doit se déprendre de lui – même, se déplacer, se décentrer, faire un pas de côté, ou pas[i]. La castration symbolique n’est pas acquise une fois pour toutes au cours de la période infantile ; en permanence, tout au long de sa vie, un sujet est confronté à de nouvelles questions où il doit faire face à une perte qu’il peut éventuellement transformer en manque supportable.
Et plus que d’autres professionnels, les soignants et les travailleurs sociaux sont confrontés à ce type de dilemmes en permanence, dans leurs relations avec les patients et les usagers. Avec le métier qu’ils ont choisi, ils se trouvent souvent dans des situations où ils sont interrogés non pas sur leurs savoirs livresques et leurs compétences, mais dans leur être, dans ce qu’il y en a en eux de plus profond, de plus intime, de plus sensible, quand ils rencontrent des situations extrêmes où il est question de vie et de mort, de violence, de passions irrationnelles, de folie, d’autodestruction.
L’accueil des personnes les plus vulnérables de la société dans des lieux de soin et des lieux de vie est donc inséparable des questions relatives aux interactions entre intervenants et patients et usagers. Cette relation n’est pas une prestation de service à sens unique, des professionnels vers des bénéficiaires. Cette relation est intersubjective : des enjeux psychiques y sont toujours présents, des enjeux inconscients. Des questions éthiques.
Une part commune inconsciente
On peut représenter les relations de travail social et de soin par un schéma où quelques traits ou flèches unissent deux sphères représentant l’un le professionnel, l’autre le patient ou l’usager. Le professionnel n’agit pas seul, autour de lui figurent ses collègues, ses cadres hiérarchiques, les formes institutionnelles de son travail. Et autour de l’usager gravitent d’autres personnes, des amis, sa famille, tandis qu’il porte en lui toute son histoire infantile, familiale et générationnelle.
Si la relation de travail entre eux était un lien à sens unique, on la représenterait par une flèche unique qui part de l’institution vers le bénéficiaire. Mais si l’on admet qu’une part de l’être de l’intervenant est étroitement partie prenante de l’intervention, l’image adéquate serait soit un ensemble de vecteurs dans les deux sens, soit deux cercles eulériens qui s’interpénètrent générant une petite part en commun. Et la consistance de ces liens serait de deux ordres : dans le registre positif, il s’agit d’empathie, d’attachement, de sympathie, d’une forme d’amour (au sens ordinaire : ‘j’aime bien cette personne’), mais aussi d’émotions, d’affects, de correspondances de souvenirs, d’impressions ou de plaisirs ; dans le registre négatif, ce serait de l’indifférence, de l’antipathie, de l’énervement, de l’’agacement, de la gêne, des désagréments, du rejet, de l’anxiété, de l’inquiétude ou de l’angoisse, etc.
Au-delà du bien-faire lié à une compétence, usagers et intervenants sont pris malgré eux dans ces rapports qui leur échappent parce que comportant une part invisible et inconsciente. Les concepts analytiques de transfert et contre-transfert sont utiles pour comprendre ces liens, le premier permettant de repérer à quelle place tel intervenant est mis par un usager ; le second de comprendre le sur-investissement ou le désinvestissement d’un professionnel à l’égard d’une personne dont elle s’occupe.
En faire trop ou pas assez, être indifférent ou être touché, parler un peu de ses affects ou les taire totalement, manifester son attachement ou rester totalement neutre, aider ou ne pas aider, écouter ou pas…C’est à ce type d’alternatives qu’ont à faire en permanence tous les professionnels du monde social et médico-social. Cette part commune constitue la matière de l’alliance éducative et thérapeutique comme du travail clinique du psychologue, du psychiatre et du psychanalyste, ce dernier étant censé être un peu plus au fait de cette part inconsciente.
Mais la particularité du travail social et de soin est aussi que les interventions sont collectives, l’éthique personnelle de chaque intervenant se confronte alors à celle de ses collègues, cette situation étant à la source de questions nouvelles, institutionnelles. La situation suivante l’illustre.
Une éducatrice accompagne un jeune en voiture pour un trajet assez long, de l’établissement où il réside en foyer à la ville d’origine de sa famille. Au cours du trajet, le jeune insulte longuement la professionnelle, au point qu’elle se sent en danger en poursuivant la route agrippée à son volant…De retour dans son service, on lui propose d’écrire ce qu’elle a vécu (ce sera sans doute un ‘évènement indésirable’). Mais après lecture de son écrit, on lui demande de le revoir parce qu’il n’est pas ‘assez contextualisé’, ce qui laisse entendre que son ressenti, ses émotions, ses peurs, ses angoisses y seraient trop mises en avant de façon directe. Quant au jeune…on propose à son référent de le rencontrer très prochainement…pour parler de son parcours !
On voit dans ces circonstances une double démission institutionnelle : le déni de la situation dramatique vécue par l’éducatrice (absence de reconnaissance d’une atteinte à sa dignité), le déni de la gravité de la transgression qu’a commise le jeune (absence de sanction). On voit aussi la primauté d’une gestion administrative de l’évènement aux dépens d’une réflexion éthique sur les limites personnelles acceptables, les valeurs communes partagées dans le service, les manières de les vivre au quotidien…. Cette situation montre que les questions éthiques renvoient toujours à un positionnement subjectif, à une position symbolique et au rapport de chacun à la loi symbolique.
Un positionnement éthique peut-il est consensuel ?
On sait que la dignité des usagers constitue un des concepts placés au fondement de l’action sociale et médico-sociale par la loi de janvier 2002, qui instaure l’obligation pour les gestionnaires de procéder régulièrement à une évaluation interne et externe de leurs pratiques, au regard de ‘références de bonnes pratiques….’, qui ont pris la forme des ‘Recommandations de bonnes pratiques’ publiées par l’ANSEM depuis 2008.
La loi de 2002 promeut le droit des usagers au travers d’une panoplie de dispositions qui a introduit plus de transparence dans la gestion des services et établissements ; elle y a induit de multiples changements dans les modes de fonctionnement. Elle constitue un progrès en termes de démocratie sociale, mais ces textes favorisent-ils un travail social et de soin de qualité au plus près des difficultés des publics accueillis ? Qu’en est-il si l’on prend en compte la dimension psychique ?
L’ANESM (aujourd’hui intégrée à la HAS) a publié une cinquantaine de recommandations représentant quelques cinq mille pages. Chaque service et établissement (et chaque professionnel qui y travaille) est concerné par une dizaine d’entre elles soit environ mille pages de textes. Dans un ouvrage récent[1], nous en avons analysé plusieurs, en les confrontant à la réalité des relations intervenants-usagers que nous observons lors de supervisions et d’analyses de pratiques et en mettant en évidence le décalage entre cette réalité et le discours administratif de l’ANESM.
Dans notre réflexion d’aujourd’hui, nous allons nous appuyer principalement sur la recommandation intitulée : ‘Le questionnement éthique dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux’, publiée en 2008. Les définitions que ce texte donne de l’éthique sont les suivantes :
– ‘Loin de représenter un nouveau domaine d’expertise généralisable, l’éthique s’affirme dans l’acte ; elle est un positionnement critique sur les normes de conduite de différentes natures, un questionnement permanent des orientations générales par l’acte singulier’ (p. 14)
– ‘L’éthique est donc de l’ordre de la recherche individuelle et collective : elle désigne le questionnement de l’action sous l’angle des valeurs et cherche à dépasser une logique d’action purement technique’. (p. 14)
– ‘L’éthique interroge les principes de la morale en situation. Elle est faite de contradictions, d’intérêts divergents, et non de consensus même si elle vise à établir un accord. Son principe méthodologique réside dans la critique, au sens du questionnement, et dans la recherche permanente du sens de nos actions ou décisions. Si le fondement de la morale est l’impératif, le questionnement permanent constitue l’essence de l’éthique.’ (p. 15)
Voilà qui constitue de belles déclarations d’intentions…qui ne sont pas sans contradictions : il est écrit qu’une position éthique se situe bien souvent dans l’affirmation d’un point de vue singulier, en désaccord avec l’opinion commune de son environnement, alors que l’écriture des ‘Recommandations de bonnes pratiques’ repose sur la recherche d’un consensus, comme le rappelle ce document : ‘ La notion de bonnes pratiques désigne des attitudes ou des comportements, voire des procédures, qui dans un contexte professionnel donné, à un moment donné, font consensus et sont considérés comme efficaces et légitimes.’ (p. 17)
Et précisément, l’une des critiques principales que l’on peut faire à l’ensemble de cette production de l’ANESM, c’est qu’elle laisse de côté, écarte et des discours et des pratiques qui ne sont peut-être pas consensuelles (selon les critères de lecture de l’ANESM) ni dominantes, mais qui peuvent être tout-à-fait intéressantes.
Toute RBPP est en effet produite à partir d’une méthode dite de ‘consensus simple’ ou de ‘consensus formalisé’. Dans la première hypothèse, ‘l’équipe projet’ de l’ANESM propose la composition de divers groupes d’appui, et leur soumet une rédaction de textes à partir d’une analyse de la littérature relative au sujet traité et éventuellement des résultats d’enquêtes spécifiques, tandis qu’un comité interne valide en différentes étapes le document qui prend forme. Dans la seconde hypothèse, le processus est ainsi décrit : « La méthode consiste à recueillir et à valider des bonnes pratiques professionnelles en s’appuyant sur l’avis d’un groupe de cotation qui indique son degré d’accord et de désaccord selon une échelle graduée. (…) »[2]
Pour penser des questions aussi complexes que celles de la violence et celle sur l’autisme (les deux recommandations à ce propos ont été produites avec cette méthode du ‘consensus formalisé’), on demande aux participants de coter des items en donnant leur degré d’accord ou de désaccord ! Là où les enjeux sont les plus difficiles et subtils, on propose aux participants de simplifier leur pensée. La méthode consiste à mettre des filtres à l’émergence d’une pensée de la complexité. Il n’est guère étonnant qu’on ne trouve rien dans les documents de l’ANESM sur les mystères et énigmes des relations et des passions humaines, alors qu’elles constituent le fond du travail de soin et du travail social. Le quantitatif et le consensus mou sont privilégiés aux dépens du qualitatif et de la profondeur de la pensée.
Cette méthode ne peut conduire qu’à une uniformatisation du discours et des pratiques dont l’ANESM voudrait pourtant prévenir le secteur, puisqu’elle écrit : ‘Formaliser un espace collectif de réflexion éthique répond à la nécessité de consolider ou de rétablir ce questionnement au quotidien, dès lors que les acteurs constatent qu’elle est affaiblie ou mise en danger par une technicisation excessive de la pratique’. (p. 8)
Les responsables de l’ANESM reconnaissent que leur méthode de travail conduit à l’exclusion de la singularité de certaines approches dans le soin et le travail social. Ainsi, on lit sous la plume du directeur de l’ANESM en 2008 dans la recommandation ‘Les attentes de la personne et le projet personnalisé’ : ‘Chaque personne accompagnée a des attentes et des besoins singuliers, que le professionnel s’emploie à intégrer dans le projet. Le processus à mobiliser pour cela (…) représente la meilleure réponse que peuvent apporter les professionnels face au risque d’une approche standardisée qui s’opposerait à l’objectif de personnalisation.» Et : « Les travaux préparatoires ont toutefois révélé l’existence de pratiques controversées en la matière, ce qui a conduit l’Agence à adopter la méthode du consensus formalisé’. (p.1).
Il s’agit d’un aveu qui atteste bien qu’une diversité de pensées, d’approches, de méthodologies de travail a été rencontrée lors des enquêtes de terrain ou exprimée dans les groupes de travail. Mais le processus de sélection de ces recommandations l’a éliminée. L’ANESM participe ainsi de la tendance au nivellement des pratiques et des pensées dans ce milieu professionnel, en contradiction avec des positions singulières qu’elle indique nécessaire dans cette recommandation sur l’éthique.
Cette érosion de la pensée peut se comprendre si on compare les deux approches suivantes. La première : dans un établissement, lors de réunions d’accueil, de synthèse et les réunions cliniques, le questionnement des professionnels est organisé autour des deux axes suivants : quelle est la problématique du sujet et quelles sont nos hypothèses de travail avec lui ? C’est-à-dire : quelles sont ses questions, quel sens ont pour lui ses symptômes, et où en est-il de son désir et de son parcours subjectif et social ? La seconde : le recueil des besoins des personnes en vue de les satisfaire et la mise au point d’un projet personnalisé basé sur des objectifs prédéfinis ; il s’agit d’une logique de projet, qui fait fi de l’histoire du sujet et de ses conflits psychiques, d’une méthode directement inspirée du comportementalisme, auquel l’ANESM a consacré une recommandation entière[3].
Cette approche est standardisée aussi parce qu’elle ne tient pas compte des savoirs élaborés durant des décennies sur la relation éducative et sur la relation transférentielle ; parce qu’elle ignore les conflits psychiques en promouvant les approches comportementaliste et systémique ; et parce qu’elle se situe sur un terrain qui se veut concret et empirique mais qui est à mille lieues de la complexité de la vie des usagers comme des réflexions des professionnels. C’est aussi une approche qui a des effets de standardisation et de normalisation parce que les directeurs des établissements sont obligés de s’approprier ces textes de l’ANESM, d’adopter le langage qu’ils proposent, la ‘Recommandation’ devenant directive administrative.
L’usager est-il un être de besoin ou un sujet de désir ?
Ce processus d’élaboration des textes de l’ANESM a pour résultat la production d’un discours qui se situe le plus souvent sur le terrain social, qui met en avant les démarches médicales et procédurières et qui tient si peu compte de la réalité psychique puisqu’elle élimine toute référence sérieuse à la psychopathologie, à l’inconscient et à la psychanalyse.
Dans cette recommandation sur l’éthique, on présente en effet les enjeux et les problématiques des personnes accueillies de la façon suivante : ‘Avant d’être bénéficiaire d’une action d’aide et d’accompagnement, chaque personne est un sujet doté de capacités et d’une autonomie propres et porteur d’un projet de vie et d’attentes spécifiques. « Ces attentes correspondent aux souhaits, désirs, envies, éléments de projets que les personnes forment elles-mêmes et proposent aux professionnels. Elles peuvent être latentes, simplement ressenties, explicites ou implicites, mais elles existent toujours ». (…) Par leur sollicitude, les professionnels mettent en œuvre une dynamique de soutien des personnes pour que celles-ci puissent exprimer leurs besoins. Cela implique que soient mises en place les conditions qui leur permettent d’être réellement en position d’acteurs (…)’ (p. 6- 7)
Ce discours sociologique minimaliste laisse de côté l’histoire sociale du sujet et les logiques inconscientes qui président à son parcours et à sa destinée, les conséquences psychiques de certains handicaps ou maladies, les angoisses, les difficultés de subjectivation face à des traumas anciens ou dans des configurations familiales déstructurées, les liens entre le psychique et le corps dans des formes de somatisation, les diverses passions humaines dans le rapport à la mort et au sexuel, le complexe d’Œdipe, le masochisme et la répétition…. Rien n’est écrit à ce propos alors que pour de nombreux professionnels du secteur (et pas seulement les psychiatres et psychologues), il s’agit de notions ou concepts opérants.
Les propositions de l’ANESM sur cette dimension psychique sont très pauvres, comme dans ce texte sur l’éthique. Pour aller au-delà de banalités sur la souffrance des intervenants, il faudrait s’appuyer sur des textes de cliniciens qui parlent du transfert et du contre-transfert, de l’angoisse, du réel, du sexuel, de la pulsion orale, anale, scopique et invocante, de la pulsion de vie et de pulsion de mort… Il faudrait faire référence à des textes qui montrent la pertinence de la distinction entre psychose, névrose et perversion. Cette lecture structurale des problématiques subjectives est ancienne en France mais l’ANESM n’en dit mot : il n’y a aucune référence à des travaux de psychiatres et psychanalystes sur ces questions dans les bibliographies et dans les propositions de l’ANESM (et c’est pourquoi sa prétention à la scientificité[4] est une imposture). L’ANESM ignore que les travaux sérieux des psychologues cliniciens et des psychanalystes des universités françaises, elle ignore les apports de la psychothérapie institutionnelle depuis cinquante en France qui sont des références pour de nombreux professionnels du secteur social, mais elle fait la promotion de méthodes de la psychologie expérimentale, de la systémie et du comportementalisme, qui sont loin d’être dominantes dans le secteur.
Les recommandations de bonnes pratiques prétendent refléter les savoirs et expériences du secteur social et médico – social mais ce n’est pas le cas. L’honnêteté intellectuelle est-elle une question éthique ?
Ce qui est exclu du symbolique réapparait dans le réel.
Freud a inventé la psychanalyse en constatant (dans une démarche scientifique !) que ce qui était exclu du psychisme conscient, ce qui était refoulé et dénié (l’angoisse du trauma du sexuel), réapparaissait dans le réel du corps de ses premières patientes hystériques. Et Lacan a proposé de lire les manifestations délirantes et irrationnelles des sujets en proie à la psychose comme le retour dans le réel de ce qui est forclos du symbolique.
L’ANESM est bien loin de ces formulations, mais on peut voir le même phénomène de retour de ce qui est nié et évacué dans certaines de ses propositions. En effet, ce qui est écarté dans ces textes, ce qui est à peine esquissé ou évoqué, c’est la réalité psychique des personnes accueillies, réalité dont le fond est le conflit entre pulsion sexuelle et pulsion du moi, ou entre pulsion de vie et pulsion de mort. Le sexuel et la mort sont absents des textes produits par l’agence, mais ils pointent le bout de leur nez curieusement dans ce texte sur l’éthique.
Dans cette recommandation, l’ANESM mentionne en effet des situations où existent des débats entre professionnels d’une équipe sociale ou médico-sociale : « La confrontation des différentes logiques de l’action sociale et médico-sociale (thérapeutique, éducative et sociale, judiciaire, administrative, gestionnaire…) peut se traduire par des tensions qui affectent l’action des professionnels au quotidien : intérêt privé et intérêt collectif ; mission d’aide et normalisation/contrôle ; demande de l’usager et commande institutionnelle ; autonomie et réglementation ; secret et information partagée ; logique de mission et logique de gestion ; protection et autonomie.
Dans un tel contexte, l’expérience de l’impasse de l’action, l’incertitude, la culpabilité, l’angoisse, l’indignation ou la souffrance appellent à un travail éthique individuel et collectif. » (p. 7)
Et les ‘cas pratiques’ présentés en fin de ce document sont les suivants : en EPHAD, une dame a une sonde d’alimentation artificielle installée lors d’une gastrostomie ; elle demande aux soignants de la lui enlever. Dans un CHRS pour femmes victimes de violences conjugales, les locaux sont interdits à tous les hommes. Une résidente a un nouvel ami qu’elle souhaite accueillir parfois chez elle. Dans un SAMSAH, une jeune femme polyhandicapée qui vit en couple ne souhaite plus prendre de contraception. Dans une MECS, un jeune accueilli est porteur du virus HIV ; l’équipe de professionnels en est informée sans que l’identité du jeune ne leur soit indiquée, ce qu’ils demandent. Une personne atteinte de sclérose en plaques vit en couple et bénéficie d’un service d’aide à domicile ; du fait de l’évolution de sa maladie, l’homme demande à sa femme de l’aider à mourir le jour où il le souhaitera.
Ces situations se rapportent à la fois au sexuel, au désir, à la mort, au vécu subjectif du corps de personnes et à l’inquiétude ou l’angoisse générées chez les professionnels, en écho à celles des patients ou usagers. Il s’agit là d’enjeux psychiques que les recommandations masquent par ailleurs. Ainsi, ce qui est effacé par un discours administratif refait surface de temps en temps.
De plus, le point commun à toutes ces situations paradoxales est la tension entre une approche médicale et technique et une approche psychique qui prend en compte l’angoisse et le désir inconscient. Et le psychologue est convoqué dans ces textes pour gérer ces situations de crise, alors que sa place spécifique pour accompagner des usagers au long court, dans le cadre d’un travail clinique, est totalement absente des recommandations. Remarquons aussi qu’en dehors de la dernière situation, on ne trouve pas de mention de ce que vivent subjectivement les personnes concernées : comment évoluent-elles avec ce qui leur arrive ? Comment un travail de lien thérapeutique avec un psychologue clinicien ou un psychanalyste a pu ou aurait pu dénouer une situation de crise, l’éviter ou la prévenir ?
Dans ce texte sur l’éthique on ne lit aucune référence à la psychopathologie ou à la psychanalyse, mais on y trouve une référence au monde de l’entreprise ! : « La ‘chaîne de valeurs’ de l’accompagnement est continue : il n’y a pas de frontières étanches entre les relations que les professionnels entretiennent avec les personnes accompagnées et les relations que les professionnels ont entre eux et avec l’équipe de direction » (p. 25) ; en note il est indiqué que « Cette expression ‘chaîne de valeurs’ est issue du monde industriel ». Quel paradoxe ! L’ANESM propose ce type de références aux professionnels mais ignore les apports des théorisations de la relation éducative ou d’aide sociale qui tiennent compte du transfert et de l’inconscient, comme du courant humaniste de la psychiatrie, la psychothérapie institutionnelle, qui a à son actif depuis plus de cinquante ans un corpus de textes relatifs aux formes d’organisation souhaitables pour qu’une institution ne devienne pas nuisible pour des patients, notamment quand les problématiques de psychose sont dominantes.
Ethique et loi symbolique
Quelle est la cohérence et la consistance de l’institution qui m’accueille ? A quelle place symbolique se situe le professionnel qui s’occupe de moi ? Il s’agit là de questions que se pose tout patient et usager, quelles que soient les compétences des intervenants, et ces questions sont parfois posées par des actes transgressifs comme dans la petite vignette précédente du jeune en foyer.
Mais le concept de symbolique a une autre épaisseur. Selon les anthropologues (Leroi-Gourhan, Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss[ii]) il renvoie à la fois au rapport à la mort et aux ancêtres (les premières stèles funéraires attestent d’une présence et d’une pensée symboliques) et à la prohibition de l’inceste (l’impossibilité du retour à l’origine maternelle). Pour la psychanalyse il s’agit également d’un concept central que Lacan a travaillé dans de nombreux séminaires dont ‘L’éthique de la psychanalyse’ (1959 – 1960). Qu’y trouve-t-on ? Une élaboration sur la position et le désir des analystes ; un commentaire sur une position subjective personnelle face à des normes jugées inhumaines, à partir de la pièce ‘Antigone’ de Sophocle ; et une esquisse du concept de ‘réel’, qui désigne, chez chaque sujet, ce qui reste hors symbolisation : le corps organe, le trauma, le handicap, la maladie, le sexuel, l’origine maternelle et la prohibition de l’inceste.
Dans la pièce de Sophocle, Antigone s’oppose au gouverneur de Thèbes, Créon, alors qu’elle doit bientôt épouser son fils Hémon. Mais elle veut organiser de dignes funérailles à son frère Polynice qui était parti se battre du côté des ennemis de la cité[5] ; elle se réfère à la loi divine, aux lois non écrites, intangibles, à la loi symbolique, alors que Créon argumente administrativement. Elle brave l’interdit de Créon et va alors « répandre de la terre sèche sur le cadavre, conformément aux rites », pour éviter le sacrilège, pour ne pas « l’abandonner sans larmes, sans tombe, pâture de choix pour les oiseaux carnassiers »[iii]. Et comme « le peu de raison que la nature nous donne ne résiste pas au malheur », se vérifie la prédiction de Tirésias (« le moment est proche où ta maison résonnera des cris rituels poussés sur des morts et des mortes ») : Antigone se pend, Hémon se donne la mort devant son père et sa mère Eurydice succombe aux blessures qu’elle s’est infligée. Contre la volonté d’Antigone, l’ordre symbolique des humains (ici l’ensevelissement de Polynice), a été maltraité, et cette transgression n’est pas restée impunie.
Le respect des dépouilles des disparus et le retour incestueux vers la mère. Telles sont les deux bornes extrêmes que désigne le concept de Symbolique. Et entre elles, entre naissance et mort, la loi symbolique se présente de multiples façons et offre maintes occasions d’occuper une position subjective personnelle, non consensuelle parfois, aujourd’hui comme au temps d’Antigone, où de nombreux hommes et femmes sont confrontés à de l’inhumain, quand les règles fondatrices des sociétés sont bafouées et transgressées de façon massive, que ce soit au sein des familles ou à l’échelle collective lors de folies guerrières. Ceux qui y sont confrontés et leurs proches et descendants ne peuvent pas toujours inscrire ce réel traumatique dans un processus de subjectivation, et d’une génération à l’autre, on en peut voir des traces inconscientes notamment dans diverses manifestations bruyantes, dont la psychose.
Pour les soignants et les travailleurs sociaux, l’enjeu essentiel n’est-il pas alors qu’ils soient un peu au fait de ce rapport à la loi symbolique, dont la transgression est source d’angoisses, de symptômes divers, de violences, de manifestations pathologiques ? Mais il n’y pas une ligne à ce sujet dans la recommandation de l’ANESM sur l’éthique ou dans les cinquante autres recommandations publiées.
Avec ses recommandations, l’ANESM met nombre de professionnels dans des impasses, coincés entre leur désir de travailler selon leur désir et leurs références propres et une langue administrative qu’on leur demande d’adopter. Quelle marge de manœuvre ont-ils alors ? Une piste serait peut-être qu’au lieu d’écrire les ‘protocoles de gestion de crise’, les ‘fiches – incidents’ et les ‘fiches d’évènements indésirables’ qu’on leur demande de remplir, ils se mettent à collecter dans leur quotidien ce qui relève du désirable et du désir : des moments de plaisir où de l’inattendu survient, des traits d’humour, des temps où des seuils symboliques sont franchis, où des mutations subjectives observées, ou des créations viennent apaiser la violence, etc., etc… Ces textes ne pourraient-elles pas utilement figurer dans les premières pages des rapports d’évaluation interne et externe et être adressés régulièrement aux autorités de tutelle, dont les ARS ?
REVONS : les administrations reçoivent régulièrement des RED, des récits d’évènements désirables. Certains fonctionnaires les lisent, s’y intéressent et constatent qu’ils sont pris eux-mêmes, dans leur vie professionnelle et privée, dans des enjeux éthiques quand le rapport à la loi symbolique est en cause.
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[1] JYB : ‘Les bonnes pratiques à l’épreuve des faits. Du désir dans le soin et le travail social’, éditions Erès, 2018
[2]– Recommandation sur les conduites violentes, p.5
[3] ‘Les « comportements-problèmes » au sein des établissements et services accueillant des enfants et des adultes handicapés : prévention et réponses’, 2016
[4][4] Des universitaires sont sollicités pour la recherche bibliographique et il existe un ‘Conseil scientifique’ au sein de l’ANESM.
[5] Cette question est toujours d’actualité : quelle mort, quelles funérailles et quelles stèles pour les terroristes contemporains ?
[i] GUY CASADAMONT,2008. Allouch pas sans Foucault. Revue Quid pro quo, n°3, Edition EPEL, p. 3-19
[ii] Quelques références à ce sujet :
ANDRE LEROI-GOURHAN, 1982. Les racines du monde, Le livre de poche, Essais
CAMILLE TAROT, 2008. De Durkheim à Mauss, l’invention du symbolique, La Découverte
MARKOS ZAFIROPOULOS, 2003. Lacan et Lévi-Strauss, ou le retour à Freud, PUF
MICHEL DRACH et BERNARD TOBOUL (dir.), 2008. L’anthropologie de Lévi-Strauss et la psychanalyse. D’une structure à l’autre. La Découverte
[iii] Sophocle, Antigone, Théâtre complet, traduction de Robert Pignarre, G.F. Flammarion, 1964, p. 69-101