Trame de mon intervention aux journées d’étude de ‘ Psychologie et Vieillissement’ à St Coulomb le 14 novembre 2019.
‘L’inconscient ne connait pas le temps.’ Freud
‘On a tous les âges à chaque instant’ G. Groddeck, Le livre du ça.
Introduction
Le titre est une phrase d’un analysant âgé, aujourd’hui décédé. On pense à ‘grandir’ sur le plan social, mais sur le plan psychique ? Freud note dans ‘Le Moi et le ça’ : une psychanalyse a pour perspective un accroissement du désir, du désir inconscient, donc une réduction des entraves à ce désir, des angoisses et conflits psychiques.
Cela désigne un conflit permanent entre des forces antagonistes : la pulsion de vie / la pulsion de mort.
Idée générale de mon propos : ce qui se transmet sur le plan social, ce sont des biens matériels et immatériels, des valeurs, une culture, une ou des langues, des bouts d’histoire, des habitudes ou habitus, le roman familial…
Mais sur le plan psychique : transmission d’inconscient ? transmission inconsciente ? Il y a aussi une transmission d’angoisse…notamment d’une génération à l’autre.
Et aussi d’un patient ou usager à un professionnel, et réciproquement. Certaines personnes sont très angoissées et très généreuses, elles distribuent, diffusent généreusement leur angoisse autour d’elles. Sans pour autant s’en débarrasser.
Et puisqu’il est question ici de personnes âgées, de la maladie, du vieillissement, et donc de la mort, je parlerai de l’angoisse de mort, en rappelant cependant qu’elle est articulée à la question de l’identité sexuelle, à l’angoisse de castration.
Trois parties dans cette intervention :
Un rappel de qq idées développées dans mon livre Suicide et Alcoolisme en Bretagne au XXème siècle, paru en 2008….puisque c’est à partir de ce livre que j’ai été invité. L’idée développée dans cet ouvrage est : ce qui est refoulé, dénié ou forclos du Symbolique à une génération peut réapparaître dans le réel aux suivantes.
Des éléments cliniques relatifs au travail auprès des personnes âgées.
Des observations sur les ‘Références de bonnes pratiques’.
I- Ce qui est exclu du Symbolique à une génération peut réapparaître dans le réel à la suivante…
Première question : si le suicide (et l’alcoolisme) est très présent dans la société bretonne dans la seconde moitié du XXe siècle, de quand date cette situation ? Surprise : cela ne date que du milieu du XXème siècle.
Critique des analyses sociologiques du suicide et prise en compte de la transmission inconsciente.
On observe dans de nombreux pays un décalage d’une génération entre la période traumatique et des phénomènes tels que le suicide, ou l’alcoolisme comme dans des pays de l’Est (comme la Pologne, les pays Baltes). C’est parfois la littérature qui peut rendre compte de cette angoisse-là, liée au réel de l’histoire, par exemple : G. Pérec, R Barthes, P. Bergounioux, Claude Simon.
Le passé traumatique est présent dans la clinique contemporaine. Je pense que ce passé est tout aussi important dans les manifestations cliniques contemporaines que les évolutions sociétales actuelles. Critique de ce qui est nommé ‘la nouvelle clinique’, qui repose sur un déni de l’histoire.
Il n’y a pas de sociologie de l’alcoolisme, seulement des études locales. Mais il y a des études sociologiques du suicide qui recherchent des corrélations entre tel taux élevé de suicide et des facteurs sociaux contemporains du phénomène, qui ignore le poids de l’histoire familiale liée à la grande Histoire (avec une grande hache, disait Pérec).
En France, le suicide était un phénomène urbain à la fin du XIX siècle, il devient massivement un phénomène rural au cours du XXème ; Durkheim est contredit. Les taux de suicide et les indicateurs liés à l’alcoolisme augmentent fortement en Bretagne à partir de 1945 (cf. T. Fillaut). Facteurs présentés comme décisifs : le matriarcat breton et la déculturation liée à la perte de la pratique de la langue bretonne.
En Russie et pays baltes : forte augmentation dans les années 1965 – 1975 ; que s’est-il passé une génération avant ? Les traumatismes de la seconde guerre mondiale et de la guerre civile précédente ; Mon Hypothèse pour la France et la Bretagne : il a existé un trauma collectif une génération avant 1945 : ce sont les départements ruraux qui ont payé le plus lourd tribut à la G14. En Bretagne : disparition du quart, près du tiers des hommes valides, retour d’hommes invalides, retour d’hommes traumatisés par la guerre. Cf. le livre de Svetlana Alexievitch : La guerre n’a pas un visage de femme. Et un film récent de Bagalov : La grande fille.
Suites des traumas de guerre : le deuil notamment. Des deuils particuliers, en l’absence de corps, d’obsèques (atteinte à un rite ancestral et universel). De plus de nombreux suicides parmi les morts qui n’ont pas eu droit à la mention ‘mort pour la France’. De nombreux orphelins de père. Atteinte à l’image de l’homme, à la virilité par ces décès, par le retour des invalides, éclopés, gueules cassées…Des troubles mentaux : nombre de personnes qui y ont perdu la raison peuplent les hôpitaux psychiatriques jusque dans les années 1970. Cf le livre de Tison et Guillautin : Du front à l’asile….
Conséquence également : développement de l’alcoolisme : présent sur le front (organisation d’Etat pour la production et la distribution du vin), poursuite ensuite, avec un délai de 20 ou 30 ans pour qu’un alcoolisme régulier se traduise par des problèmes de santé.
Cette guerre et celles qui suivent au XX siècle bouleversent les sociétés, les familles, les individus jusque dans leur intimité amoureuse et sexuelle, dans les fantasmes qui y sont liés (cf. le film Flandres de B Dumont, et La grande fille), cf. aussi certains poèmes d’Apollinaire. Ce qui veut dire que les enfants nés des rencontres amoureuses d’après ces guerres en portent aussi la trace, souvent. Aujourd’hui, un homme, une femme adulte peut avoir des parent ou grands-parents nés dans l’entre-deux guerres, entre 1920 et 1940.
Certes, tous les hommes et femmes qui s’adonnent à l’alcoolisme et la toxicomanie n’ont pas eu un grand-père actif et marqué par la guerre 14 ; certes, mais il y en a eu d’autres guerres après et d’autres traumatismes aussi (par exemple, la mortalité des hommes en Bretagne liée aux activités de pêche).
On peut regarder les délirants, les fous, les marginaux, les personnes en errance comme des témoins des traumas du passé (et du présent), à l’échelle de la société et à l’échelle de leur famille.
Un concept de Lacan peut être utile pour comprendre cela : celui de réel : chaque être humain a à faire avec du réel, avec du trauma, de l’impossible à penser, avec le réel du corps et de la pulsion sexuelle. Mais ce réel du corps est articulé de façon spécifique au réel de l’histoire.
Ce réel de l’histoire est évidemment présent dans une psychanalyse qui permet d’accéder à des éléments de son histoire refoulés ou déniés, oubliés ou tus, au-delà de la période d’amnésie infantile, d’accéder aux premiers temps de la vie, et à certains pans de la vie de ses parents et grands-parents, notamment au travers des rêves et des cauchemars. L’angoisse liée à la question sexuelle est liée à l’angoisse de mort.
Qq situations rencontrées en cabinet en tant qu’analyste et en tant que praticien, superviseur, dans le médico-social et en psychiatrie ; ou lus dans des écrits d’analystes.
. un homme d’une cinquantaine d’années en analyse a longtemps fait des liens entre ses problèmes de santé vocale, (maux de gorge, laryngite, otite, rhumes, etc.) et le fait que son père né dans les années 1925 a été orphelin de son père qui avait été gazé durant la G14 et en avait été malade longtemps ;
. une femme dans la trentaine fait récemment un rêve relatif aux exercices des simulations d’agressions terroristes dans l’école où elle travaille, (les enfants en tortues, des enfants de maternelle, on les angoisse avec ces exercices !). Mais dans son rêve, des avions passent au-dessus de l’école, et des soldats attaquent les gardiens de l’école, l’un est tué, un enfant aussi. Cette analysante fait le lien avec le fait que sa grand – mère paternelle a connu dans la région nantaise les bombardements de la seconde guerre.
L’angoisse est le point commun à ces situations, après le vécu de traumas. L’angoisse comme liant, consistant, substance des liens sociaux, comme lien entre les générations, dans les familles. Proposition de définition de l’angoisse : un transfert du psychique au somatique, cad : des manifestations corporelles désagréables ou insupportables, des processus organiques ou physiques en l’absence de pensée, face à ce qui est impensable…
L’angoisse peut résulter de conflits psychiques inconscients liés à la question sexuelle, mais aussi d’une histoire personnelle ou familiale ou générationnelle tragique ou traumatique…L’alcool et le toxique et le suicide sont une réponse à l’angoisse. Cela s’entend dans le discours des analysants, quand ils parlent de l’histoire de leurs familles, et l’enjeu de l’analyse et du travail clinique est souvent relatif aux séquelles des traumas du passé : ce que je ne veux pas transmettre à mes enfants. Cela s’entend même chez des personnes relativement jeunes.
Quelques références :
. Jean-Yves Broudic : Suicide et Alcoolisme en Bretagne au XXème siècle. Histoire – Sociologie – Psychanalyse. Edition Apogée, Rennes
. Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière : Histoire et trauma. La folie des guerres.
. Suzanne Ginestet-Delbreil : La terreur de penser. Sur les effets transgénérationnels du trauma. Edition Diabase
. Suzanne Ginestet-Delbreil : Du désaveu à l’errance. Ed. Campagne Première. 2013
. Suzanne Ginestet-Delbreil et Jean-Yves Broudic : Mémoire et Transmission. Edition Campagne Première, 2017
. Michèle Montrelay : La portée de l’ombre Edition des Crépuscules.
Stéphane Audoin-Rouzeau : Quelle histoire. Un récit de filiation. Ed. Seuil-Gallimard
Thiery Fillaut : Les Bretons et l’alcool, ENSP, Rennes, 1997
Gérard Haddad : Les femmes et l’alcool. Quatre récits d’un psychanalyste. Ed. Grasset, 2006
II- Quelques éléments cliniques
Autres remarques sur l’angoisse de mort : C’est la fin de l’énoncé qui structure la phrase dans son ensemble (exemple : les participes passés des verbes allemands sont toujours en fin de phrase). Quand on parle, on commence une phrase, on ne sait pas précisément comment on va la terminer…on ne sait pas …mais on sait quand même…Et on fait donc inconsciemment en permanence des allers-retours entre le début de la phrase, ce qu’on dit, et sa fin, la chute finale. Lacan a nommé cette propriété le point de capiton (dans le séminaire : Les structures freudiennes des psychoses).
On peut considérer la mort comme point de capiton de la vie, comme la fin d’un bon film ou d’un bon roman. Chaque sujet fait en permanence inconsciemment des allers-retours similaires entre sa naissance et sa mort future. (La pulsion de mort est liée à la pulsion de vie.) Le sujet a pris conscience très tôt de sa finitude, de sa mort future, de son inscription dans la chaîne des générations dont il est issu, de sa filiation et généalogie. Cette pensée, inconsciente, peut évidemment être source d’angoisse ; beaucoup d’enfants en bas âge, très tranquilles, se mettent à pleurer le soir et la nuit, entre un et trois ans : prise de conscience de leur solitude, de leur isolement par rapport au couple parental (ils n’ont pas peur et ils dorment à deux, alors que moi qui ait peur, je dors seul !), et de leur mortalité potentielle.
Cette pensée renvoie au vide, au néant, au monde…, à la séparation d’avec l’origine maternelle. Un névrosé a traversé sans trop d’embuches ce vide, cette ‘mort subjective’ ; mais dans la psychose, cette traversée n’a pas pu se faire. L’angoisse est l’angoisse de castration, disent souvent les psychanalystes. Non pas seulement : c’est aussi l’angoisse de disparition.
L’angoisse se diffuse dans les familles. L’angoisse est une forme de lien, elle donne consistance à certains liens familiaux et sociaux. Je nomme ces liens : des liens réels. Ces angoisses sont sources de nombreux symptômes, de somatisations, de comportements violents ou asociaux.
La mort est un passage, l’approche de la mort est un moment intéressant, une occasion que se dise éventuellement quelque chose dans ce registre. Dans ces situations, dans ces circonstances, les professionnels peuvent être vus comme des témoins, comme des passeurs entre la personne âgée mourante et certains membres de la famille
Quelques vignettes dans ce registre :
. ‘laissez-moi croire que je vais retrouver mon mari après ma mort ‘. Les personnes croyantes sont moins angoissées à l’approche de la mort
. Une analysante raconte : je marche avec ma mère âgée le long de la mer, sur des rues, sur une digue, le long d’un petit port. Elle n’arrête pas de parler, de prononcer une succession de questions, comme : est-ce qu’il y a un banc là un peu plus loin ? Questions dont elle n’attend pas la réponse. Question proche de : qu’est-ce qu’il y a après ? Y a-t-il qq chose plutôt que rien ?
. ‘Vous le feriez, vous ?’ question d’un homme âgé en Ephad à un infirmier qui accueille cette question, qui répond qu’on peut aller en Suisse pour ça mais qu’ici, non, ce n’est pas possible, et qui donc parle de la mort, de ce passage, et il s’ensuivra une relation profonde pendant le temps à vivre qui lui reste…
. Un homme de 90 ans entré en Epahd, ne parle pas, ne mange pas, visiblement en train de décliner, mais qui demande à l’infirmier qui prépare la perfusion : ‘vous êtes qui ? et vous êtes d’où ?’. Il n’est donc pas coupé du monde. Et qq temps plus tard : ‘Est-ce que ma famille est au courant ? De quoi ? Que je suis à bout…Oui, votre femme l’est.’ Soulagement. C’est l’heure de dormir. Et il s’endort…en position de gisant.
. Une infirmière : ‘je ne peux pas retourner dans cette chambre, la 124, où est décédée Mme unetelle…’, avec qui des liens très forts s’étaient noués…
. Une femme de 90 ans, qui a arrêté de manger…elle évoque ‘le grand sommeil’, et dit : ‘je ne veux rien’. La famille vient à des heures où il y a de l’action dans le service, donc l’échange est impossible, alors que…
…Dans ces moments : La densité du silence, l’absence, la présence, la potentialité de l’absence : la mort n’est pas seulement un évènement futur, elle est présente dans tous les moments de vie…Une répétition du fort-da… Être témoin de la trace du passage d’un être humain sur terre (référence à la seconde mort. Cf. Jean Allouch : Pour une érotique du deuil au temps de la mort sèche (Edition EPEL)
I- Références de bonnes pratiques ou références théoriques ?
Dans les services et établissements aussi, il est question de transmission, entre professionnels, et passage d’une génération à l’autre, mais aussi entre d’autres personnes.
La mort et l’angoisse de mort sont évidemment hors –cadre, comme le désir, comme le sexuel…Les : les RBPP, recommandations de bonnes pratiques, n’en disent rien ou si peu. Absence de la notion de relation clinique ou d’espaces clinique dans ces documents, par contre promotion du comportementalisme….
L’effet de l’usage de ces documents : la possibilité pour les directions d’établissements et services de s’immiscer beaucoup plus dans la relation psychologue-patient, de délégitimiser son travail, son approche clinique et thérapeutique.
Conséquence : le clinicien comme objet sacrificiel potentiel. A défaut de penser ENSEMBLE la clinique du réel, il est proposé à la communauté des professionnels de défouler leur angoisse sur la personne qui est au plus près du réel des usagers et des patients, et de construire une unité imaginaire de cette communauté de travail en se séparant d’un de ses membres. Peut-être que certains suicides au travail (dans les entreprises comme dans les services publics comme l’école ou la police) peuvent se lire selon cette problématique, au croisement d’une logique collective et d’une logique inconsciente individuelle.
Vignette : un homme récemment entré en établissement a assez vite mis les professionnels à bout. Il se plaint tout le temps de douleurs quand il urine, il réclame des lavements, il déclare qu’il est souffrant. Le médecin a fait le tour de ce qu’il peut proposer, les soignants aussi. Deux hypothèses : l’hystérie (similaire aux premières patientes de Freud qui inventent la psychanalyse : mettre les soignants devant leur impuissance) ; la perversion (avec une forme de simulation dont la perspective est de créer de l’angoisse chez le professionnel).
Situations qui ne sont pas rares, où on retrouve l’angoisse comme lien : la diffusion de l’angoisse, le déplacement, due à la générosité de certaines personnes ; elle est apportée par les patients et les usagers aux professionnels. Qu’en faire ? Ne pas ne se laisser prendre dans ces rets ; obligation de se déplacer, intellectuellement et psychiquement. Ce qui suppose de repérer un peu quelle est sa place dans l’ensemble des relations en jeu.
Ce repérage peut conduire à un changement de place, c’est ce qu’avait fait Freud, en passant de sa position de médecin à celle de psychanalyste. Un infirmier me raconte : un matin quand il arrive dans sa chambre, l’homme lui dit d’emblée : ‘je suis très mal, prenez-moi ma tension !’ Et l’infirmier de répondre en s’asseyant à distance du lit : ‘prenez d’abord un café, et allez marcher un peu…’.
Parfois ça flambe dans les équipes, l’angoisse se diffuse, se diffracte, se répand. Enjeu : l’accueil de l’angoisse mortifère, sa transformation en pensée, en pensée collective ; d’où la nécessité de temps pour penser, le besoin de réunion clinique, de supervision et d’analyses des pratiques. Et la nécessité de références théoriques.
Au lieu du recueil d’évènements indésirables que les institutions sont invitées par l’ARS à recueillir, je propose que les professionnels procèdent à des recueils d’évènements où du désir est en jeu, même à l’approche de la mort.
Exemple : dans un EHPAD, une femme à l’article de la mort réclame qu’on lui joue de la musique…dans sa chambre. Un membre du personnel administratif est sollicité parce qu’il est musicien et il apporte son violon et jouera plusieurs fois. Mais il recevra pour cela un blâme de sa direction pour ‘abandon de poste’ !!!
Référence : Jean-Yves Broudic, Les bonnes pratiques à l’épreuve des faits. Du désir dans le soin et le travail social. Editions Erès, 2018
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