Rencontres. A propos des supervisions.

RENCONTRES

                  Article paru en 2019 dans la revue VST  (Dossier Supervisions)– Vie sociale et traitements- Editions Erès.

 

A quelles conditions peuvent se dérouler les supervisions et analyses de pratiques que j’effectue en tant que psychanalyste dans divers lieux de la psychiatrie, de structures sociales ou médico-sociales ? Quels en sont les effets éventuels ? C’est en ces termes que j’ai d’abord pensé, suite à la sollicitation de Joseph Rouzel pour ce numéro de cette revue. Mais si je cherche à répondre à ces questions, il me semble que je reproduis le schéma descendant du superviseur qui apporterait ‘quelque chose’ aux professionnels, tout comme ceux-ci reçoivent des instructions des pouvoirs publics et de leurs directions et qu’ils se pensent aussi apporter ‘quelque chose’ aux usagers et patients dont ils s’occupent régulièrement, après avoir suivi une formation qui leur a fait acquérir divers enseignements.

Cette vision descendante est dominante dans les ‘Recommandations de bonnes pratiques professionnelles ’ de l’ANESM qui sont proposées comme références aux professionnels et dont j’ai récemment fait la critique à partir de mes expériences de supervision et d’analyses de pratiques[i] . Or un tel schéma de pensée ne correspond pas à la réalité des relations humaines, bien plus complexes. Les liens sociaux ne sont pas à sens unique, ils sont fondamentalement réciproques, pris dans une logique de don / contre don (Marcel Mauss), que l’on peut lire sur un versant social et dans une dimension psychique et inconsciente. Les liens sociaux sont symboliques, imaginaires et réels.

Ainsi, les travailleurs sociaux et les soignants ne sont pas seulement dans l’offre de services, de prestations, d’aide, d’accompagnement, etc., ils reçoivent également beaucoup des personnes qu’ils accompagnent ; encore faut-il chercher à identifier ces formes de retours ou d’interactions psychiques. Un superviseur retire aussi un bénéfice psychique des équipes qu’ils rencontrent régulièrement. Je vais tenter d’en dire ici quelque chose, et, ce faisant, j’expliciterai peut-être quelques éléments de la relation nouée avec les professionnels au cours de ces interventions.

Cette perspective est issue d’une observation insuffisamment soulignée, il me semble. Une psychanalyse ne consiste pas seulement en un échange de paroles qui produit des effets chez l’analysant, elle en produit aussi chez l’analyste. Prenons un exemple : une personne sur le divan parle du décès d’une personne proche, des circonstances de sa mort, du déroulement des obsèques, des effets chez elle de cette cérémonie et de cette absence, du deuil, et elle raconte des souvenirs et des rêves de cette période. L’analyste soulignera peut-être quelques mots dans ce récit, ou posera une petite question, ce qui peut amener l’analysant à l’entendre différemment ou à découvrir des aspects ou des liens anciens passés sous silence. Mais un tel propos ne peut pas ne pas être sans résonance avec des circonstances similaires que l’analyste a connues, ne peut que réveiller des souvenirs, des pensées ou des affects relatifs à des deuils personnels. C’est à partir de cet écho qu’il intervient souvent, sans qu’il en parle et sans qu’il vienne obérer la relation. Mais des effets psychiques de cette résonance, on ne trouve pas beaucoup de traces, et très peu dans des écrits théoriques analytiques trop bien ficelés. Ce réveil discret participe pourtant d’un remaniement psychique permanent chez l’analyste[ii].

Mentionnons alors quelques éléments relatifs à ces interactions subjectives au cours des analyses de pratiques et supervisions que je fais actuellement. Je remarque que j’interviens auprès d’équipes, où, avec mes cheveux blancs, je suis plus âgé que la plupart des professionnels que j’y rencontre. Et lorsque quelques personnes proches de la retraite y exercent encore leur talent, il n’est pas rare que viennent en discussion des observations relatives à cet écart d’âge sur le mode d’intervention ou de présence au travail. ‘Un tel m’a traitée de mémé ce matin !’ ; ‘J’ai pu intervenir tranquillement avec tel jeune, mon âge a peut-être été un facteur favorable’ ; ‘Je suis à deux ans de la retraite, et on est toujours face aux mêmes difficultés, j’en ai marre, je suis désinvesti, je n’y crois plus’.

De tels propos posent la question du désir et de la place symbolique occupée par rapport à d’autres. Ces notions ont-elles quelque chose à voir avec l’âge ? ‘A tout âge, on peut grandir…’ ai-je entendu un jour d’un analysant âgé. On peut grandir, on peut apprendre, on peut ressentir de nouvelles émotions, on peut découvrir de nouveaux territoires, on peut vivre son corps de nouvelle manière, on peut aimer…à tout âge. Quel est alors le désir des professionnels dans leur travail, et quel est mon désir dans ces supervisions ? Peut-être sont-ils proches : un bénéfice psychique du fait de la rencontre de personnes différentes de soi, un étonnement devant la manière dont chacun se débrouille dans des situations complexes, une stimulation de la pensée devant les réponses singulières bricolées par chacun face à la vie humaine et à ses énigmes.

Tout autant que l’âge, le critère du genre joue dans les modes d’intervention des professionnels. Un homme, des hommes, n’interviennent pas de la même façon qu’une femme, des femmes. Cela peut compter dans des circonstances de tensions ou de conflits où se manifeste une violence potentielle ou réelle. Et la différence sexuée joue aussi dans les manières de parler.

Qu’en est-il alors de cette différence dans les réunions d’analyse de pratiques et de supervisions ? Quels sont sur ce plan les effets de l’occupation de cette place de ‘superviseur’ à laquelle on est mis par le service et l’institution qui fait appel à nous ? Gérard Pommier[iii] fait remarquer que tous les rapports humains peuvent se lire selon deux registres : celui de la séduction ou celui de l’opposition frontale. On peut les repérer, il me semble, dans ces réunions institutionnelles, en soulignant que si l’intervenant extérieur aime venir travailler avec une équipe, cela suppose qu’il y soit suffisamment ‘aimable’, sans être dans une attitude de séduction : est-ce que la manière dont il parle, dont il fait circuler la parole, dont il mène les réunions, dont il partage quelques idées…est-ce que cette manière fait qu’on l’aime un peu et que l’on a envie de le revoir une prochaine fois ? Si c’est le cas, on peut dire qu’une forme de transfert s’est construit avec lui, et que l’enjeu de chaque réunion est de transformer ce désir en savoir, comme dans l’analyse.

Il y a une attente de savoir chez les professionnels qui viennent en réunion d’analyse de pratiques et de supervision ; dans sa pratique privée, l’art de l’analyste est de faire émerger un savoir inconscient, refoulé ou dénié, à partir de la parole des analysants. Il en est de même dans ce travail institutionnel si la parole circule bien entre les personnes présentes, si tel propos est souligné, si l’on prête attention à l’émergence de l’inconnu ou de l’inédit dans le discours des autres. Ainsi des difficultés avec des patients ou usagers, des tensions entre professionnels et des affects personnels (qui renvoient à des conflits psychiques inconscients) seront-ils éventuellement transformés en savoir. L’angoisse résulte en effet d’une impossibilité de penser, et les non-pensées se traduisent en sensations corporelles spécifiques à chacun, désignées comme émotions ou affects.

Mais cette attente n’est pas celle d’un savoir livresque. Je déconseille aux intervenants de pratiquer comme cette jeune psychologue remplaçante fraichement émoulue d’une fac : elle participe à une réunion de synthèse, elle commence un discours théorique à propos du cas présenté, mais elle s’arrête abruptement en disant : non ! Vous n’allez pas comprendre ! Au contraire de cette attitude relative à un savoir universitaire dont la préposée ne réussit pas à se décoller, je reçois comme une aubaine la rencontre avec des professionnels qui n’ont pas les mêmes parcours et références que les miens, m’obligeant à traduire dans une langue personnelle et commune quelques bouts de la théorie analytique que j’ai diversement acquise depuis des années. Cette nécessaire traduction peut aussi être mise en parallèle avec la cure analytique, puisque la parole de l’analysant va se transformer au cours des séances, va être maintes fois déplacée au cours d’un travail sur la langue[iv] jusqu’à buter sur un réel impossible à penser qu’on tentera malgré tout de cerner.

Et l’on peut montrer ainsi la pertinence de nombreux concepts analytiques pour penser la réalité sociale et psychique que rencontrent les intervenants sociaux et les soignants. Il en est ainsi du complexe d’Œdipe : pour tout sujet la question du père est centrale, elle renvoie à la fois à la question sexuelle et à l’inscription dans une filiation, donc à la mort. Si l’enfant peut tuer (symboliquement !) le père, il hérite de son nom (le Nom-du-père) et il peut s’en servir pour construire sa vie, il peut assumer son identité de sujet dont les différentes composantes sont rassemblées, amalgamées dans son nom. Si ce n’est pas le cas, il peut passer son temps à faire exister un père fragile ou inexistant ou à combattre violemment des figures substitutives ; et s’il n’y a rien à la place du nom (alors forclos), il peut se trouver face à une béance, et la psychose sera là, potentielle ou se manifestant dans le réel.

Or certains hommes ne laissent jamais leurs enfants être plus forts qu’eux, plus intelligents ou différents, ou même rêver qu’ils le deviendront un jour ; certains parents infantilisent en permanence leurs enfants, sont intrusifs, connaissent tout sur tout et ont toujours raison face à leurs enfants ; on est alors dans une logique perverse qui ne laisse aucun espace psychique à l’enfant pour construire sa propre identité, le poussant à la violence vers d’autres ou envers lui-même. ‘Mon père est immarquable’, me disait un jour un jeune homme.

Tout être humain a à faire avec de tels conflits psychiques inconscients, les usagers et patients, tout comme les soignants et travailleurs sociaux. Et dans l’espace des supervisions se rejouent des enjeux psychiques (relatifs à la transmission, et à la position symbolique de chacun) similaires, qui sont en résonance avec ceux de chacun d’entre nous dans sa relation aux autres, à ses parents, à l’Autre. Et les professionnels souffrent souvent du fait que la place symbolique de chacun n’est pas respectée dans leur institution.

Enfin, dans le registre de l’opposition frontale, je souligne une attitude ponctuelle de certains professionnels dans ces réunions : une remise en cause de la position symbolique du superviseur. Cette attitude peut prendre la forme du non-respect du cadre proposé et notamment par l’arrivée en retard à ces réunions ou par une rupture du silence demandé pendant que parle un collègue. Elle peut aussi discrètement s’exprimer par des questions directes relatives à des situations dramatiques : alors là que fait-on ? Comment doit –on intervenir ? Cette sommation à répondre à une autre place que la sienne peut être vue comme une tentative de désarçonnement, qui redouble celle où sont parfois mis les professionnels au quotidien. Et après une telle réunion, le superviseur jouira d’une petite satisfaction s’il a pu éviter l’éclosion de tensions plus grandes et si une nouvelle formulation des questions posées a pu émerger.

Je terminerai en mentionnant que ces réunions permettent aussi à l’analyste que je suis de rencontrer des situations peu banales, qui ne se présentent pas souvent à son cabinet, même si le profil des personnes qui s’adressent aux analystes est très divers. En psychiatrie, comme dans le secteur social et médico-social, on est face à des histoires non linéaires, polymorphes, où se répètent souvent des drames d’une génération à l’autre, et pour qui les intervenants peuvent contribuer à la construction de suppléance, notamment dans les problématiques de psychose. Il m’arrive alors de terminer ces réunions de travail par cette phrase : ‘Vous avez la chance de rencontrer dans votre travail des personnes peu ordinaires….qui remettent en cause vos schémas de pensée, qui viennent se confronter à vos limites et vous apprennent beaucoup sur la complexité des constructions subjectives humaines et sur vous-mêmes….’

Lors de mes réunions d’analyse de pratiques et de supervision, j’ai aussi la chance de rencontrer des personnes singulières qui me donnent des occasions inestimables de m’enrichir.

 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

 


[i] Jean-Yves Broudic : ‘Les bonnes pratiques à l’épreuve des faits. Du désir dans le soin et le travail social’, Editions Erès, 2018

[ii] Solal Rabinovitch en parle dans : La folie du transfert. Erès, 2007

[iii] Gérard Pommier : Que veut dire ‘ faire’ l’amour ? Editions Champs Flammarion, 2010

[iv] Dominique Sigaud en donne un témoignage dans un livre récent : Dans nos langues. Editions Verdier, 2018