C- S. Ginestet-Delbreil (avec le concours de J.Y. Broudic) : MEMOIRE ET TRANSMISSION (Editions Campagne Première, 2015)

 

 

Suzanne Ginestet-Delbreil
avec la collaboration de Jean-Yves Broudic


Chaque analyse permet une rencontre avec l’histoire : l’histoire familiale et générationnelle du sujet qui s’y engage, et l’Histoire qui secoue diversement les sociétés. Cette histoire, sous toutes ses formes, se transforme en mémoire consciente et inconsciente. Ainsi, une psychanalyse permet au sujet d’établir un nouveau rapport à son passé, mais aussi de le remodeler.
Aucun psychanalyste ne peut ignorer l’histoire de sa discipline. Il établit un rapport spécifique à Freud, à ses textes et leurs traductions, à leurs commentaires et leurs développements. Ainsi, tout psychanalyste est concerné par la question de la transmission de la psychanalyse.
Cette articulation entre clinique et Histoire constitue un des axes essentiels du travail de Suzanne Ginestet-Delbreil. Dans cet ouvrage, au travers d’entretiens et de relectures de ses textes, elle nous fait part de son parcours de vie, de son histoire de psychanalyste, de sa participation à différentes institutions analytiques. Elle expose également la théorisation de sa clinique chez les sujets, entre névrose et psychose, qu’elle définit, à la suite de Lacan, comme « non-dupes du signifiant ».
Les écrits et le parcours de Suzanne Ginestet-Delbreil nous conduisent à une lecture critique de certains acquis théoriques de la psychanalyse. Comme dans la cure, ils nous mettent sur la voie de la création. Nous y retrouvons tout le vif de la pensée originale et novatrice d’une psychanalyste pleinement engagée dans son expérience.

Ginestet-Delbreil est psychanalyste, membre associée de la Société de Psychanalyse Freudienne (SPF). Elle a publié : L’Appel du transfert, InterEditions, 1987 ; La Terreur de penser, Editions Diabase, Plancoët, 1997 ; Du désaveu à l’errance, un préalable à la perversion et à d’autres phénomènes, Editions Diabase, Plancoët, 2003 ; Narcissisme et transfert, CampagnePremière/, 2004 ; Paternité et maternité, CampagnePremière/, 2009.
Illustration de couverture : © dessin d’Emma Verdet, 2015.
ISBN : 9782372060110
Format : 21 x 13,50 cm
Diffusion PUF
Prix : 20 euros
 
 

PRESENTATION

 Une psychanalyse consiste à s’adresser à un autre pour se découvrir autre, à dénouer et nouer des mots et des phrases, à faire circuler différents signifiants et lettres de sa langue, à éprouver leurs marques sur le corps, à lever des refoulements et à en recréer, à remanier des éléments structuraux de son fantasme, à enrayer la répétition du symptôme, afin d’ouvrir sur du possible, du nouveau : gain de liberté de penser, de désirer, d’agir.

 Elle conduit à donner un cours nouveau à sa vie à partir des re-visites de son passé que permet chaque séance d’une cure, au-delà du récit événementiel et de la chronique du roman familial : au bout d’un certain temps d’analyse, chaque phrase prononcée peut se diffracter en de multiples références actuelles ou anciennes jusqu’aux périodes les plus reculées de la vie infantile, de même qu’un récit de rêve peut révéler des restes diurnes récents et des éléments de son passé inconscient le plus lointain. Ces processus itératifs de pensée, jamais identiques, conduisent à une nouvelle assomption de son identité sexuelle et de sa finitude d’être mortel.

 Une psychanalyse a donc à voir avec l’histoire : celle du sujet qui s’y engage, l’histoire familiale dont il est un des éléments et l’histoire générationnelle dont il est un des maillons. Et comme cette histoire s’est transformée en mémoire, consciente et inconsciente, au travers de souvenirs d’affects, d’images, de lettres et de signifiants, on peut dire qu’une psychanalyse permet à un sujet non seulement d’établir un nouveau rapport à son passé, mais aussi de le remodeler puisque l’agencement inconscient de ces lettres et signifiants se modifiera au fil de l’analyse et sera différent à son issue. Ainsi certains blancs de ce passé seront finalement écrits, des liens seront établis entre des éléments auparavant disjoints, des rapports signifiants anciens seront dissous, et telle histoire singulière ne constituera plus un fardeau à l’origine d’inhibitions, de répétitions, de symptômes et d’angoisses, mais un viatique permettant au sujet de mieux assumer son destin.

 Mais une psychanalyse a aussi à voir avec l’Histoire, celle qui secoue les sociétés traversées et agitées par de multiples forces sociales, économiques, politiques, techniques, et parfois militaires. Dans la cure analytique inventée par Freud, la parole échangée entre analysant et analyste porte inévitablement la marque de ces mutations et soubresauts, dans la mesure où les histoires des familles y plongent leurs racines. Et à l’encontre d’une vision faussée par l’approche structurale du sujet, la clinique montre que sa préhistoire joue souvent un rôle important dans sa construction psychique. Les enfants captent, expriment et mettent en acte quelque chose de l’inconscient de leurs parents. Et si l’on prend en compte les tragédies collectives du XXe siècle et les multiples traumas qu’elles ont engendrés, on ne peut soutenir que l’homme moderne soit un homme sans gravité ; au contraire, les analystes voient qu’il s’agit souvent d’un sujet dont le passé pèse lourd, un passé qui ne passe pas, qui ne cesse d’être source d’angoisse parce qu’il ne s’est pas écrit psychiquement. Ce qui du symbolique a été refoulé, forclos ou dénié à une génération, peut réapparaître dans le réel dans les suivantes.

 En tant qu’analyste, on ne peut non plus faire fi de l’histoire, celle de notre discipline. Chaque analyste établit en effet un rapport spécifique à Freud, à ses textes fondateurs, à leurs traductions, à leurs lectures, commentaires et développements. Et chaque analyste est concerné par la question de la transmission de la psychanalyse : dans un rapport au passé, au travers du lien entre ses analystes et Freud ; et dans un rapport au futur, au travers de la formation des nouvelles générations d’analystes. Et cette tâche nécessite aussi des déplacements et des transversalités, aucune école ou association ne pouvant prétendre assurer en vase clos la dite formation.

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Cette articulation entre clinique et Histoire constitue un des axes essentiels de la pensée de Suzanne Ginestet-Delbreil, qu’elle a présenté dans ses différents livres, en s’appuyant sur des concepts de Freud et Lacan pour rendre compte de sa clinique. C’est ce qui m’a conduit à lui proposer ce travail rétrospectif sur son parcours de vie et de psychanalyste, sur sa participation à différentes institutions analytiques et sur sa théorisation, en relisant certains de ses textes anciens, précisément dans une optique de transmission. Ce travail s’est alors logiquement organisé en trois séquences, correspondant aux trois parties de ce livre.

 Dans la première partie, S. Ginestet-Delbreil décrit comment elle a été conduite à engager une psychanalyse, à travailler comme analyste, et à se former au sein de l’Ecole Freudienne de Paris auprès de Lacan et d’autres analystes. Les deux textes de cette époque ici publiés ont connu une première publication dans l’Ordinaire du psychanalyste, revue interne et à la marge de l’EFP. On pourra y lire comment la jeune analyste d’alors tente de comprendre le « dogmatisme de l’Ecole Freudienne », veut faire entendre une voix différente de « la répétition pure des concepts lacaniens », et affirme que « trouver son originalité suppose que les analystes…s’affrontent au problème de la création… ».

 La seconde partie conduit S. Ginestet-Delbreil à décrire l’ambiance de travail au sein de l’EFP à la fin de la décennie 1970 et à analyser les passions qui secouent l’école avant la dissolution, ainsi que le jeu des forces en présence après cet évènement dont sont issues toutes les écoles lacaniennes de psychanalyse d’aujourd’hui. Elle écrit à Lacan en 1980 pour lui exprimer son désaccord quant à la décision de dissolution : « J’ai travaillé, j’ai acquis un savoir de votre fait, mais aussi du fait de mes analysants. Ces savoirs ne se recoupent pas entièrement. Le lacanien recouvre un champ essentiel de l’analyse mais pas Tout le champ…. J’ai appris de vous qu’il n’y avait pas de garant de la vérité…J’ai appris dans mon analyse à parler en mon nom… »

Cette position la conduira à occuper un rôle charnière durant cette période auprès de ceux qui ne suivent plus Lacan et certains de ses élèves dans la construction d’une nouvelle école, la Cause Freudienne, puisqu’elle sera co-responsable pendant deux ans du bulletin Entre-temps qui regroupera les nombreux opposants à cette dissolution.

 La dernière partie contient des textes plus récents et se rapporte à la lecture théorique de certains pans de sa pratique d’analyste sur près d’un demi-siècle. Les évolutions observées dans la clinique ne sont compréhensibles, si l’on suit sa pensée, que si l’on prend en compte les aléas de l’histoire et les rapports inconscients entre générations, tout autant que certaines évolutions sociétales, techniques et scientifiques contemporaines. Son usage de certains concepts de Freud (l’identification primordiale au père de la préhistoire, le désaveu,…) et sa lecture du séminaire de Lacan de 1973-1974 (Les non-dupes errent) lui permettent de proposer une approche originale qui dépasse l’opposition entre les tenants d’une structure binaire de la psyché (psychose / névrose) et ceux fidèles à des formulations post-freudiennes telles que : pathologies narcissiques, états-limites ou sujets border-line. Elle nous offre donc des outils théoriques pour penser la clinique d’aujourd’hui.

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 Une psychanalyse consiste donc à s’adresser à un autre pour se déprendre de l’Autre, dans les problématiques de névrose. Mais le paradoxe de la situation analytique est qu’il est nécessaire de s’aliéner à un analyste pour entrer dans un processus de pensée qui conduit à des gains de liberté. Il faut accepter d’être dépendant pour le devenir moins. Il faut consentir aux contraintes des rendez-vous réguliers et de la libre parole dans la cure, pour échapper aux logiques inconscientes de la répétition et de l’angoisse. Au fil des séances pendant des mois et des années, l’analysant apprend de son inconscient, apprend à faire avec ce qu’il ne maîtrise pas et c’est à ce prix qu’il maîtrise un peu plus sa vie, qu’il peut mieux l’orienter dans la direction qu’il souhaite.

 Cette situation paradoxale comporte des risques, des aléas, des embûches. L’analyse peut s’arrêter avant qu’un tel dénouement ne se profile. Les obligations sociales de l’analysant peuvent le conduire sur d’autres voies. La rencontre analytique peut ne peut pas se construire pour des raisons qui tiennent à la problématique inconsciente de l’analyste ou du demandeur d’analyse. Et l’un de ces risques est lié aussi au détournement du transfert qui est au fondement de la relation analytique.

 Freud avait souligné que le transfert était à la fois moteur et obstacle à l’analyse. Dans ‘Remarques sur l’amour de transfert’ (1914-1915), il écrit que le transfert devient un frein, quand, par exemple, l’amour qui en résulte met l’analysante en attente de manifestations d’attachement de son analyste. Freud affirme que rien ne doit venir interférer le processus analytique : l’analyse ne doit pas être détournée de sa route, du terrain psychique, parce que « le psychanalyste sait bien qu’il manipule des matières les plus explosives » ; parce que l’analyse offre au patient la possibilité de « traverser une des phases les plus décisives de sa vie ». « Il ne faut pas que l’analyste reproduise la scène de la course aux lévriers dont le prix consiste en un chapelet de saucisses. Un farceur s’amuse à tout perturber en jetant au milieudu champ de courses une unique saucisse ; les chiens se précipitent tous dessus et oublient la course ainsi que le chapelet de saucisses destiné au vainqueur. 1»

 Parmi les saucisses que certains farceurs – analystes présentent à leurs analysants en passe de devenir analystes, n’y a-t-il pas des ensembles théoriques trop bien ficelés, des formules et savoirs impossibles à questionner ou des places à occuper dans telle école ou société analytique ou dans tel processus institutionnel ? Le transfert est alors détourné pour assurer le recrutement de nouveaux membres d’écoles ou d’associations de psychanalyse, obérant du même coup la poursuite de la cure des personnes concernées, entorses à l’éthique psychanalytique. Quand se produit dans de telles conditions un déplacement du transfert de la cure vers un transfert de travail au sein de l’école de son analyste, le risque est grand que le gain de liberté gagné dans l’analyse se transforme en un assujettissement aux maîtres de l’école et que le gain de liberté de pensée se mue en référence unique et psittacisme. Heureusement que la clinique, ses surprises, ses butées et ses limites, viennent parfois bousculer ces édifices !

 Les écrits et le parcours de Suzanne Ginestet-Delbreil nous montrent une autre voie : celle de la lecture critique de certains acquis théoriques et parfois d’un écart par rapport à ceux qui sont les plus diffusés ; et comme dans la cure, celle de la création et de l’émergence d’une pensée personnelle.

  Jean-Yves Broudic

 
SOMMAIRE DU LIVRE : 
Présentation, Jean-Yves Broudic
A- Parcours dans l’Ecole Freudienne
– Entretien : Rencontre avec la psychanalyse et avec Jacques Lacan
– Familialisme (1975)
L’Ordinaire du psychanalyste ou les Cathares de la psychanalyse (1976)
B- Les institutions et la transmission de la psychanalyse
– Entretien : Après la dissolution de l’Ecole Freudienne de Paris
Lettre à Jacques Lacan sur la dissolution (1980)
– Lettre collective à Jacques Lacan
– Transfert ou croyance (1980)
– A propos d’Entre-temps (1981)
C- Les non-dupes du signifiant
– Entretien : Désaveu du père et perversion du langage
– L’identification primordiale à travers Freud et Lacan (2007)
– Des états-limites aux non-dupes (2013)
Conclusion
 
 
 
 
 
 

1S. Freud : Remarques sur l’amour de transfert (1915).