‘Le terrier’, de Franz Kafka.
Ou : de quelques particularités spatiales de la névrose obsessionnelle.
‘Le terrier’ est l’une des dernières nouvelles écrites par Kafka, en 1923, sa mort survenant un an plus tard. Comme souvent chez Kafka, le lecteur se trouve rapidement pris dans un univers, dans une langue, dans un monde où l’on ne sait pas exactement ce qui se passe, où l’on ne sait pas bien à qui on a affaire et à qui a affaire le personnage principal du récit, tout en étant directement concerné par les questions et raisonnements présentés, ce qui a pour effet de créer le sentiment d’étrangeté absolue, mélange de proximité et de distance (forme d’extimité)
« J’ai aménagé mon terrier, et le résultat semble être une réussite. De l’extérieur, on voit seulement un grand trou, mais en réalité il ne mène nulle part, il suffit de faire quelques pas et on se heurte à de la bonne roche bien dure. Je ne veux pas me vanter d’avoir élaboré sciemment ce stratagème, c’est seulement le vestige d’un de mes nombreux essais de construction avortés, mais il m’a paru finalement avantageux de ne pas combler ce trou. Certes il y a des ruses si subtiles qu’elles se détruisent elles-mêmes, je le sais mieux que quiconque, et il est certainement téméraire de laisser supposer par ce trou qu’il puisse y avoir là quelque chose méritant une investigation. Mais on se méprendrait sur mon compte si l’on croyait que je suis lâche et que je m’aménage un terrier par pure couardise. C’est à un millier de pas de ce trou que se trouve, dissimulé sous une couche de mousse facile à déplacer, le véritable accès de mon terrier ; il est aussi bien protégé qu’il est possible de l’être en ce monde ; bien sûr, quelqu’un peut marcher sur la mousse ou la défoncer, et mon terrier se retrouve à découvert ; et si on en a envie – il faut signaler toutefois que cela exige certaines aptitudes très peu répandues -, on peut y pénétrer et tout détruire à jamais. Je le sais fort bien, et même maintenant, à l’apogée de ma vie, je n’ai pas une minute de réelle tranquillité : à l’endroit où se trouve cette mousse sombre, je suis mortel, et je vois souvent dans mes rêves un museau qui ne cesse de renifler avidement alentour. »
Telles sont les premières lignes du texte et on y trouve toutes les thématiques qui vont être développées par la suite.
Qui parle ? un homme, un animal ? en tout cas un être seul, craignant d’être découvert ; un être qui peut « flairer les choses à distance », qui « dévore toutes sortes de bestioles », un être qui présente des facultés humaines de raisonnement et des comportements animaux
Ses relations aux autres sont décrites uniquement sur le mode de la confrontation, de la peur, des risques que présente un ennemi réel ou potentiel, rencontré ou fantasmé. L’autre ne peut venir vers lui avec de bonnes intentions. Les autres êtres sont désignés par les termes suivants : des ennemis, des bandits acharnés, ceux qui ont des griffes et des dents redoutables. Cet ennemi est à l’extérieur, c’est pour cela qu’il construit un terrier, mais il est aussi à l’intérieur de la terre, tour proche du terrier. L’autre ne peut être qu’un intrus, une bête, une création répugnante, un attaquant potentiel, un gros animal, et si on ne le voit pas, c’est qu’il cache bien son jeu, son existence ; s’il est invisible et que je ne le connais pas encore, il est d’autant plus pernicieux et dangereux.
Pas de confiance en l’autre, la relation est sous le signe de l’hostilité, du danger incessant. Pas non plus de relation à un être de l’autre sexe ; inexistence ou annulation du désir sexuel. « Mais qu’en est-il de la confiance ? Si je me fie à quelqu’un quand nous sommes face à face, puis-je continuer à lui faire confiance quand je ne le vois pas et que la couche de mousse nous sépare ? Il est relativement possible de faire confiance à quelqu’un quand on le surveille, ou tout au moins quand on peut le surveiller, il est peut-être même possible de faire confiance à quelqu’un de loin à quelqu’un, mais faire complètement confiance à quelqu’un du dehors quand on est à l’intérieur du terrier, donc dans un autre monde, je crois que c’est impossible. »
Pour se protéger, cet être est donc engagé dans un travail incessant de constructions, de réalisation de tâches contradictoires, de répétitions des mêmes mouvements ; c’est une place forte qui est construite, une forteresse, un camp ; comme « la terre était assez friable et sablonneuse, et il fallait donc la damer pour donner forme à cette grande place bien voûtée et bien ronde. Or je n’ai que mon front pour faire ce travail. C’est donc avec mon front que des milliers de fois, pendant des jours et des nuits, je me suis jeté contre la terre ; j’étais si heureux quand j’avais le front en sang, car c’était la preuve que la paroi commençait à être solide, et c’est ainsi – comme on me le concédera – que j’ai bien mérité ma forteresse ». Mais les parois sont toujours à consolider, les éboulements sont incessants, les lieux eux – mêmes sont perfides. Tant et si bien que l’enceinte de paix imaginée devient une prison.
Dans cette enceinte il peut accumuler quelques provisions et il jouit de leur entassement : il peut en jouer, jouir de leur multitude, de cette accumulation. Il peut aussi exprimer une jouissance à circuler dans son espace obsidonial, une jouissance que l’on voit sur deux versants : satisfaction corporelle d’un côté, angoisse – peur de l’autre. Le corporel s’exprime dans le plaisir-douleur dont il ne peut se séparer, le plaisir de creuser alors que cela est une souffrance, que la chair est à vif, qu’il se tue au travail, qu’il va jusqu’à l’épuisement. Inévitablement émerge à son raisonnement que cette suractivité est vaine, que ce terrier ne le protège en rien : pourquoi donc y vivre ? et pourquoi le rejoindre après une sortie ? « Le terrier m’appartient toujours, je n’ai qu’un pas à faire pour être en sûreté. Je m’arrache donc à mes doutes et cours droit à ma porte, en plein jour, bien décidé à la soulever, mais je n’y arrive pas, je la dépasse et me jette dans un buisson d’épines exprès pour me punir, me punir d’une faute que j’ignore. »
L’entreprise a été au départ accompagnée de plaisir : « j’ai commencé dans ce coin un peu par jeu, et le plaisir que me procurait ce travail au début s’est traduit dans la construction d’un labyrinthe qui me paraissait alors le summum de tous les terriers… » ; « Je suis ici dans un lieu protégé de toutes parts – il y en a plus de cinquante de ce type dans mon terrier -, et mes heures s’écoulent entre la torpeur et l’inconscience du sommeil selon l’envie du moment. » Y résider peut donc apporter quelque joie et soulagement, permettre un sommeil des plus doux, dans un silence confortable, un silence total. La jouissance est donc celle de disposer d’un espace propre, où il pourrait être en paix : « je jouis du doux sommeil que procurent la paix, le désir assouvi, le bonheur que j’éprouve à avoir atteint mon but : posséder une maison ». Mais l’intranquilité se manifeste dans la phrase suivante : « de temps en temps à intervalle régulier, je suis réveillé brusquement en plein sommeil… », la paix ne peut être que de courte durée, et en fait elle est inaccessible : « je vis en paix au cœur de ma demeure, et pendant ce temps, quelque part, l’ennemi creuse lentement et silencieusement tout en se rapprochant de moi… » ; « …alors que moi je promène mon oreille le long des murs et éventre la terre presque chaque fois que j’entends un bruit, non pas pour trouver quelque chose, mais pour avoir une activité à la mesure de mon inquiétude. J’espère que cela va changer maintenant. Et en même temps, je ne l’espère pas – comme je dois me l’avouer, les yeux fermés, furieux contre moi-même – car l’inquiétude ne cesse de frémir en moi depuis des heures… » ; « …je m’amuse ainsi en travaillant, j’accrois ma tâche par jeu, et je ris tout seul, je suis content, tout ce travail me fait tourner la tête, mais je continue. C’est à cause de vous, galeries et ronds-points, que je suis venu, faisant fi de ma vie après avoir eu si longtemps la bêtise de trembler pour elle et de retarder mon retour auprès de vous. »
L’angoisse taraude en permanence le sujet, le tourment est permanent, l’apaisement éphémère, le silence trompeur ; viennent immédiatement à l’esprit, la rumination, la certitude de la nécessité d’un travail supplémentaire de consolidation de l’espace fabriqué, qui apparaît tout d’un coup comme « un médiocre bricolage, (…) une amusette aux parois beaucoup trop minces, incapable de résister à une attaque sérieuse ». Les renversements de situations sont permanents : le terrier était un lieu de protection, il devient un espace qui focalise tout d’un coup tous les dangers potentiels, ce qui conduit à le quitter, mais après une tentative de vie à l’extérieur, il redevient un lieu possible de paix….pour un court moment.
Il entreprend quelque chose et s’interroge presque immédiatement sur la pertinence de qui est entrepris. Il donne des gages à l’autre, des gages de confiance, lui donne sa parole et dans le même temps lui donne des signes que la confiance n’est pas là. « Mon nouveau projet, fort raisonnable, me séduit et ne me séduit pas. On ne peut rien lui objecter (….) et pourtant je ne lui fais pas confiance… » « Je hume profondément la paix de ma maison que j’ai moi-même troublée… » ; « En tout cas je vais d’abord réparer les dégâts que j’ai causés au terrier en creusant partout… » ; « Il ne faut pas que l’on puisse dire que moi qui luttais pour la paix du terrier, je l’ai troublée moi-même sans chercher à la rétablir aussitôt. »
La réalisation d’un acte et la réalisation d’un acte contradictoire quelques temps après ou simultanément peut se lire comme une tentative d’annulation du temps, de son déroulement, on y lit aussi le lien entre l’hyperactivité et l’angoisse. Une formulation telle que : ‘comme c’est si souvent le cas, la prudence exige que l’on risque sa vie’, n’est possible que si l’on n’accepte pas le sens commun des mots : prudence, risque, vie. Ce qui montre bien aussi que c’est du langage, du carcan de la langue qu’est prisonnier ce sujet. Le carcan, l’enfermement sont tels que toute tentative d’en sortir aboutit encore et toujours au même point de départ, la tentative d’évasion est elle-même un renforcement de la prison. Cercle vicieux. D’ailleurs, le texte se termine en plein milieu d’une phrase…
Comme la place-forte à laquelle il a consacré toute son énergie ne protège pas (un petit bruit, un chuintement et c’est l’angoisse), c’est ce lieu de défense qui est lui-même sans défense, il faut protéger ce terrier du monde extérieur. « L’un de mes projets préférés était de détacher la place- forte du sol environnant, c’est-à-dire de ne laisser à ses parois qu’une épaisseur correspondant à peu près à ma taille et de créer de l’autre côté, tout autour de la place forte, exceptionnellement faite d’un petit socle hélas impossible à isoler du sol, un espace vide de même dimension que les parois. » On pense aux architectures de forts et forteresse, telles que la citadelle de Vauban à Belle-île-en-mer.
On est dans un espace binaire, plat, à deux dimensions (prévalence de l’imaginaire). Espace d’enfermement, d’enserrement, de rétrécissement, de contraintes, espace sans la plasticité du rêve ou celle de l’improvisation de la parole…
Derrière l’intranquillité affleure fréquemment le tragique, puisque la seule tranquillité envisagée, c’est l’arrêt du temps, donc la mort : « De mon côté, les choses sont moins bien organisées qu’autrefois, le grand terrier est là sans défense, je ne suis plus un petit apprenti mais un vieux maître d’œuvre, et le peu de forces qui me reste m’abandonnera au moment de l’affrontement décisif ; mais j’ai beau être âgé, il me semble que j’aimerai l’être encore plus, devenir si vieux que je ne pourrais plus me relever de mon lieu de repos sous la mousse. » La mort ne peut être que l’issue fatale de la confrontation à l’ennemi, du combat mortel, comme dans les coups de folie : « …ma forteresse qui ne peut en aucune façon appartenir à un autre et qui est tellement mienne que je peux finalement y recevoir en paix la blessure mortelle de l’ennemi, car mon sang s’écoulera dans mon sol et ne sera pas perdu. »
« Ah ! si tout cela pouvait se produire pour que je puisse enfin, dans un élan de fureur, et délivré de tout scrupule, lui sauter dessus, le mordre, le lacérer, le déchiqueter, boire tout son sang et flanquer aussitôt mon cadavre parmi mon butin – … »
Ces processus mentaux relèvent donc d’une construction fantasmatique particulière : la relation entre l’intérieur et l’extérieur, la distinction et l’entrelacement du dedans et du dehors, qui sont à la base des premiers processus de pensée (tel que l’explique Freud dans son texte ‘La dénégation’), sont ici dans une autre organisation, comme le note Charles Melman dans son séminaire où il rappelle que d’un point de vue psychiatrique, la névrose obsessionnelle a pu être considérée comme une psychose, du fait notamment que les idées obsédantes ne se distingueraient pas des hallucinations. Mais il récuse cette idée en indiquant que, chez ces sujets « les processus de défense vont être emportés avec la pensée à refouler et donc nous n’avons pas à être surpris si ce que nous allons voir revenir comme pensée obsédante sera la pensée refoulée plus ce qui a constitué la première pensée contre elle. C’est bien ainsi que se construit dans la névrose obsessionnelle ces espèces d’emboîtements, ces espèces de pelures, croissances, successives, et où à chaque fois il y a un morceau de plus (…) jusqu’à aboutir à ces véritables tortures mentales qui ne sont pas exceptionnelles. »[1]
Notons également que cette forme spatiale particulière dans la construction du fantasme met en évidence l’existence chez ce sujet d’un fardeau impossible à porter. Selon Gérard Haddad, Franz Kafka ne fut jamais en paix avec son nom, qui veut dire ‘choucas’, c’est-à-dire un être barbare au langage à peine humain, et sa création de multiples personnages relevant d’une frontière floue entre animal et humain (hanimain et anumal, pourrait-on dire) est une manière pour lui de travailler sur le nom du père, sur sa mort symbolique, le terrier toujours à construire pouvant être vu comme le tombeau vide du père.[2]
Enfin nous rappellerons la présence de cette construction psychique dans la politique, la grande et la petite. La grande : les pays qui développent un discours sur le rejet de l’ennemi, sur la fermeture des frontières, sur une logique de guerre. La petite : dans telle organisation politique, syndicale, associative.
Hitler et Staline nous en fournissent des exemples extrêmes. Le titre de son manifeste de 1925 (Mein Kampf, mon combat) en dit déjà long, ainsi que son délire sur « la multiplication et la conservation de l’espèce et de la race », la « prostitution » et la « syphilisation de la masse populaire » par le « Juif », d’où il déduit un scénario de résurrection hallucinatoire de la « Mère-Patrie » et de « l’Aryen »,[3] délire qui aboutira aux catastrophes que l’on sait.
Dans le processus de prise et de contrôle du pouvoir par Hitler et Staline, on retrouve des moments similaires, où les collaborateurs les plus proches sont sacrifiés, où la frontière entre le camp des amis et celui des ennemis devient fluctuante, comme le montre cette résolution soumise par Staline en janvier 1938 au comité central du Parti communiste, en exigeant une nouvelle épuration :
« Nombre de nos organisations du Parti et leurs dirigeants ne sont pas encore parvenus à reconnaître et à démasquer l’ennemi habituellement camouflé…Traître acharné, l’ennemi camouflé de ce genre, fait habituellement le plus de bruit, se hâte de ‘démasquer’ autant de gens que possible, et fait tout cela pour cacher ses propres crimes devant le Parti et pour détourner l’attention de l’organisation du Parti de la découverte des ennemis réels du peuple. Homme ignoble à double face, l’ennemi camouflé de ce genre fait de son mieux pour créer un climat de confiance excessive dans les organisations du Parti, climat où on accuse immédiatement de manque de vigilance et de relations avec l’ennemi tous les membres qui prennent la défense d’un communiste calomnié (…). Au lieu de révéler et de démasquer le travail provocateur de l’ennemi camouflé de ce genre, les organisations du Parti et leurs dirigeants le laissent souvent commander, lui assurent l’impunité de calomnier les communistes honnêtes et prennent eux-mêmes la voie d’exclusions arbitraires massives (…). Il est grand temps pour toutes les organisations du Parti et pour leurs dirigeants de démasquer et d’exterminer l’ennemi camouflé infiltré dans nos rangs, qui tente de cacher son hostilité derrière des faux cils sur la vigilance et de se maintenir dans le Parti, afin d’y continuer son travail ignoble de traître[4]. »
L’ennemi est non seulement extérieur, il est dans nos rangs, et il se cache souvent parmi les plus zélés d’entre nous. Un cadre du parti recevant cette missive ne sait plus s’il est du bon côté. Et de fait, nombre d’entre eux furent arrêtés, sommairement jugés, fusillés ou déportés au goulag, débarrassant Staline d’une élite qui pouvait lui faire un peu d’ombre. La grande purge de 1937-1937 en URSS fait 750 000 morts, hommes, femmes et enfants. On voit par-là les effets de réalité, et de réel, des fantasmes inconscients que la littérature et la psychanalyse mettent au jour.
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